‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 182 sur 975 · LIVRE IV, CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VIIL

Areades ' , qui habitaient un pays où l*air est triste et froid; que ceux de Cynète, qui négligèrent la musique, surpassèrent en cruauté tous les Grecs, et qa*il n> a point de ville où Ton ait vu tant de crimes. Platon * ne craint point de dire que Ton ne. pent foire de changement dans la musique, qui n'en soit un dans la constitution de TËtat. Aristote, qui sen^e n^avoir fiiit sa PoUttque que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon , est pourtant d*accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ^. Théophraste , Plutarque 4 , Strabon ^ , tous les andens , ont pensé de même. Ce n*est point une opmion Jetée sans réflexion; c'est un des principes de leur politique^. C'est ainsi qu'ils donnaient des lois, c'est ainsi qu'ils voulaient qu'on gouvernât les cités.

Je crois que je pourrais expliquerceci.il faut se mettre dans l'esprit que , dans les villes grec* qoes, surtout celles qui avaient pour principal objet la guerre , tous les travaux et toutes les professions ^ pooraient conduire à gagner de l'argent étaient regardés comme indignes d'un homme libre. « La

• phipartdes arts, dit Xénophon?, corrompent « le corps de ceux qui les exercent ; ils obligent

* Uaateor ae fonde rar un ptssage de Polybe, mais sans le ciler. n acmbleMaei proavéqiie les Grecs entendirent d*abord par oe mot mMtique tous les beaux-arts. La preuve en estqne phis d^ine mose présidait à un art qui n*a ancan rapport avec la iBimie proprement dite : comme Clio à l^histoire , Uranie à la oMmateanoe d« del, Polymnle à la gesticalaUoo. Elles étalent flUes de Mémoire , pour marquer qu'en effet le don de la mémcrire est Iftprindpe de tout , et que sans elle Thomme senJUttdwaooi dea bêtes. Ces notions paraissent avoir été trans- ■ists aux Grecs par les tmûeDê, On le voi^par le Mercure Ttenégiste , traduit de réôrptien en grec , seul livre qui nous ifsie de ees Immenses bibliothèques de l'Egypte. H y est parlé à tout moment de l'harmonie de la musique avec laquelle Dieu arrangea lesspbères de l'univers. Toute espèce d'arrangement (td'oâre fbtdoDC répotée musique en Grèce ; et à la lin oe mot ■a Alt plus consacré qu'à la théorie et à la praUque des sons de la voU etdea instruments. Les lois, les actes publics, étaient

> aa peuple en mudque. On sait que la déclaration de leootre Philippe, père d'Alexandre, fot chantée dans la place d'Athènes. On sait que Philippe , après sa victoire deChéfooée, Insulta aux vaincus en chantant le décret d'Athè- Ma fail contre lui, Men battant la mesure. C'était donc d'abord eeneBDoriqoe, priaedans le sens le plus étendu, cette musique qid si^iifla la culture des beaux-arts , laquelle polit les mœurs 4tt Gicca, et surtout cdies des Arcades. Soi» cantare periti értÊâm. (Volt.)

* DtâefMk, Ub. IV.

*Uv.Vra,ch.v.

4 riedePilopidûi.

* Uv. 1.

* Platon, Uv. IV des Loi», dit que les préfectures de la muiiqoe et de la gymnastique sont les plus importants emplois de la dié; «l, dana sa République, Uv. m, « Damoo vous dira, « dU-n , qnds sont les sons capables de faire naître la bassesse

• de rime , Hnaolence , et les vertus contraires. »

' Uv. V, iHit mémorabUt, — Voyez les Économique» de ^éwipbon , ch. nr, g s et 8. Montesquieu les dte comme étant f Haqui^me livre desl>itf mémorabUtéà Socrate ; mais elles «w»«it un ouvrage à part. (P.)

■OlfTSS^^OTlV.

« de s*as8eoir à l'ombre, ou près du feu : on n*a « de temps ni pour ses amis ni pour la république.» Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties que les artisans parvinrent à être citoyens. Cest ce qu'Aristote' nous apprend; et il soutient qu'une bonne république ne leur donnera Jamais le droit de dté >.

L'agriculture était encore une profession servile, et ordinairement c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait : les Ilotes, chez les Lacédémoniens; les Périéciens^, chez les Cretois; les Pénestes^, chez les Thessaliens; d'autres^ peuples esclaves, dans d'autres républiques.

Enfin tout bas commerce^ était infâme chez les Grecs. Il aurait fallu qu'un citoyen eât rendu des services à un esclave, à un locataire , à un étranger : cette idée choquait l'esprit de la liberté grecque ; aussi Platon ? veut-il , dans sesXotf , qu'on punisse un citoyen qui ferait le commerce.

On était donc fort embarrassé dans les républiques grecques. On ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce , à l'agriculture ni aux arts; on ne voulait pas non plus qu'ils fussent oisifs ^. Us trouvaient une occupation dans les exercices qui dépendaient de la gymnastique , et dans ceux qui avaient du raport à la guerre 9. L'institution ne leur en donnaitpoint d'autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une société d'athlètes et de combattants. Or, ces exercices, si propres à faire des gens durs et sauvages ■<>, avaient besoin d'être

» PoUtiq, Uv. m, ch. nr.

* « Diophante, dit Aristote, PoUtiq, ch. vn, étabUt autrefois m à Athènes que les artisans seraient esclaves du pubUc. »

3 niptoaot, c'es^à-diie hommes affectés à la maison. Cétaieot nos gens de mainmorte : attachés àla glèbe , exdusdela milice etdesassemblées, et, du reste, jouissantde tous leurs antres droits dvUs.

4 Ce mot vient de trive{Aat, être dans llndigence, dana la peine. Leur condlUon était la même que celle des Périédens.

^ Aussi Platon et Aristote veulent-ils que les esdaves cuUivent les terres. Lois , liv. vn ; PoUtiq, Uv. VII , chap. x. U est vrai que Tagriculture n'était pas partout exercée par des esclaves : au contraire , comme dit Aristote , les meUIeures républiques étaient ceUes où les dtoyens s'y attachaient Mais cela n'arriva que par la oorrupUon des anciens gouvernements, devenus démocratiques ; car, dans les premiers temps , les villes de Grèce vivaient dans l'aristocraUe.

6 Cmiponatio. — Le droit romain sancUonnait cet avilissement du commerce. La loi de Constantin confond les femmes qui ont tenu booUque de marchandises , avec les esclaves , les cabareUers, les femmes de théâtre et les filles de mauvais lieu.

7 Liv. XI.

* Aristote, PoUtiq. liv. X.

9 An eorporum êxercendorum , qymmutica; variis cettamtnibu» terendorum, pœdotribicu. (Aristote, PoUtiq. Uv.VIII,ch. m. )

' o Aristote dit que les enfants des Lacédémoniens , qui corn* mençalent ces exerdces dès l'âge le plus tendre , en contractaient trop de férodté. {PoUtiq. Uv. Vm, chap. iv.)

lé

DE L*£SPRIT DES LOIS

tempérés par d'autres qui pussent adoooir les mœurs. La musique, qui tient à l'esprit par les organes du corps, était très-pn^re à eela. C'est un milieu entre les exercices du corps qui rendent les hommes durs, et les soienees de spéculation qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu ; cela serait inconcevable ; mais elle empêchait l'effet de la férocité de l'institution , et faisait que l'âme avait dans l'éducation une part qu'elle n'y aurait point eue.

Je suppose qu'il y ait parmi nous une société de gens si passionnés pour lâchasse qu'ils s'en occupassent uniquement ; il est sûr qu'ils eo contracteraient une certaine rudesse. SI ces mêmes gms venaient à prendre encore du goût pour la nmsique, on trouverait bientôt de la différence dans leurs manières et dans leurs moeurs. Enfin les exercices des Grecs n'exdtaieitt en eux qu'un genre de passions, la rudesse, la colère, la cruauté. La musique les excite toutes, et peut fake sentir à l'âme la douceur , la pitié, la tendresse, le doux plaisir. Nos auteurs de morale, qui , parmi nous , proscrivent si fort les théâtres, nous font asses sentir le pouvoir que la musique a sur nos âmes.

Si âlasodété dont j'ai parié on ne donnait qœ des tambours et des airs de trooqMtte, n'est-il pas vrai que l'on parviendrait moins à son bot que si l'on donnait une musique tendre? Les anciens avaient donc raison lorsque, dans certaines dreonstanoes, ils préféraient pour les mcnirs un inode à un autre.

Mais , dira-t-on , pourquoi choisir la musique par préférence? Cest que , de tous les plaisirs des sens, il n'y en a aucun qui cottompe moins l'âme. Nous rougissonsdelirCfdansPhitarquesquelesThébains, pour adoucir les mœurs de leurs jeunes gens , établirent parles lois un amour qui devrait être proscrit par toutes les nations du monde..

> Fie de Pélopidaê.

Voltaire tocme iclj'aoteor de VBtprU det Lois d*avoir (àlilfié le texte de Plntaïqœ. Crévler 8*étaU contenté de dire que raatear grec ne 8*e^Uquait pas nettement sar le fait impcité aux Thébains. Mail qaloonquelira aveo qudque attention la vie de Pélopldaa, ne pourra s*empèclier de peaaer là-dessos eomme Montesquieu. (P.)

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