‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 819 sur 975 · HUITIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

HUITIÈME OBJECTION

L'auteur a (fit , en parlant de l'homme : « Un tel être pouvait à tous les instants oublier son créateur; Dieu l'a nq[>pelé à lui parles lois de la religion : un tel être pouvait à tous les instants s'oublier hii-mêne; les philosophes Pont averti par les lois delà morale : fidtpour vivre dans la société, U j pouvait oublier les autres; les législateurs 4'ont renduà sesdevoirspar lesloispolitiques et civiles >. » Donc, dit le critique, selon rauteor, le gouveraemeat du monde intelligent est partagé entre Dieu , les philosophes et les législateurs, etc. Oè les philosophes ont-ils appris les lois de la morale? où les législateurs ont-ils vu ce qu'il faut prescrire pour gouverner les sodétés avec équité*?

■ Ut. I, chap. I.

* Pig9 les de la fBoUledat octobre 174»

REPONSE

Et cette réponse est très-aisée. Us Tont appris dans la révélation , s'ils ont été assez heureux pour cela; ou bien dans cette loi qui , en imprimant en nous l'idée du créateur, nous porte vers lui. L'auteur de V Esprit des Lois a-t-îl dit comme Virgile : « César partage l'empire avec Jupiter ? » Dien ^ qui gouverne l'univers , n'a-t-il pas donné à de certains hommes plus de lumières, à d'autres plus de poissance? Vous diriez que l'auteur a dit que, parce que Dieu a voulu que des hommes gouvernassent des honunes, il n'a plus voulu qu'ils lui obéissent, et qu'il s'est démis de l'empire qu'il avait sur eux , etc. Voilà où sont réduits ceux qui , ayant beaucoup de faiblesse pour raisonner, ont beaucoup de force pour déclamer.

NEUVIÈME OBIBCnON.

Le critique continue : « Remarquons encore que l'auteur, qui trouve que Dieu ne peut pas gouverner les êtres libres aussi bien que les autres, pwœ qu'étant libres, il faut qu'ils agissent par eux-mêmes » (je remarquerai , en passant , que l'auteur ne se sert point de cette expression, que DïeanepaUpas)^ « ne remédie à ce désordre quepar des lois qui peuvent bien montrer à l'homme ce qu'il doit faire, mais qui ne lui donnent pas de le faire : ainsi , dans le système de Fauteur, Dieu crée des êtres dont il nepeutempêdierledésordre, ni leréparer.... Aveugle, qui ne voit pas que Dieu fait ce qu'A veut de ceux mêmes qui ne font pas ce qu'il veut! »

AéPONSE.

Le critique a déjà reproché à Tauteur de n'avoir point parié du péché originel : Q le prend encore sur le fait ; il n'a point parlé de la grâce. Cest une •chose triste d'avoir affaire à un homme qui censure tous les articles d'un livre , et n*a qu'une idée dominante. Cest le conte de ce curé de village, à qui des astronomes montraient la lune dans un cope, et qui n'y voyait que son docher.

L'auteur de VEsprU des Lois a cru qu'il conunencer par donner quelque idée des lois générales, et du droit de la nature et des gens. Ce sujet était immense, et il Ta traité dans deux chapitres : il a été^obKgé d'omettre qpiMitité de dioaes qui appartenaient à son sujet; à plus forte raison a4-il omis celles qui n'y avaient point de rapport.'^

DIElkHE OBJECTION.

L'auteur a dit qu'en Angleterre l'honridde de

DE L ESPRIT DES LOIS

soi-même était Tefifet d'une maladie, et qu*on ne pouvait pas plus le punir, qu*on ne punît les effets de la ^mence. Un sectateur de la religion naturelle n'oublie pas que l'Angleterre est le berceau de sa secte; il passe l'éponge sur tous les crimes qu'il aperçoit.

BÉPONSB.

L'auteur ne sait point si l'Angleterre est le berceau de la religion naturelle; mais il sait que l'Angleterre n'est pas son berceau. Parce qu'il a parlé d'un eflet physique qui se voit en Angleterre , il ne pense pas sur la religion comme les Anglais; pas plus qu*!»! Anglais, qui parlerait d'un effet physique arrivé en France, ne penserait sur la religion oommeles Français. L'auteur de V Esprit des Lois n'est point du tout sectateur àe la religion naturelle ; mais il voudrait que son critique fût sectateur de la logique naturelle.

Je crois avoir déjà fait tomber des mains du critique les armes enrayantes dont il s'est servi : je vais à présent donner une idée de son exorde , qui est tel, que Je crains que l'on ne pense que ce soit par dârision que j'en parle id.

H dit d'abord, et ce sont ses paroles , que « le livre de VEsprU des Lois est une de ces productions irrégulières.... qui ne se sont si fort multipliées que depuis l'arrivée de la bulle UtUgenilus. » Mais, faire arriver VEsprU des Lois à cause de l'arrivée de la constitution Unigenitus, n'est-ce pas vouloir faire rire? La bulle Uidgefdtus n'est point la cause occasionnelle du livre de VEsprU des Lois ; mais la bulle UnigenUus et le livre de VEsprU des Lois ont étélescausesoccasionnellesqui ont fait faire au critique un raisonnement si puéril. Le critique continue : « L'auteur dit qu'il a bien des fois commencé et idbandonné son ouvrage.... Cependant quand il jetait au feu ses premières productions, il était moins éloigné de la vérité que lorsqu'il a commeneéàétrecontentdeson travail. «Qu'en sait-il? Il lyoute : « Si l'auteur avait voulu suivre un dieinin frayé, son ouvrage lui aurait coûté moinsdetravail. n Qu'en saiMl encore? Il prononce ensuite cet oracle : « Il ne faut pas beaucoup de pénétration pour apercevoir que le livre de VEi^srU des Lois est fondé sur le systèmedela religion naturelle.... On a montré, dans les lettrescontre le poëmede Pope intitulé Essai sur l' Homme y que le système de la religion naturelle rentre dans celui de Spinosa : c'en est assez pour inspirer à un chrétien l'horreur du nouveau livreque nous annonçons. »

Je réponds que non-seulement c'en est assez, mais même que c'en serait beaucoup trop. Mais je viens de prouver que le système de l'auteur n'est pas celui de la religion naturelle; et , en lui passant que le système de la religion natureUe rentràt dans celui de Spinosa, le système de l'auteur n'entrerait pas dans celui de Spmosa, puisqu'il n'est pas celui de la religion naturelle.

n veut donc inspirer 'de Thorreur avant d'avoir prouvé qu'on doit avoir de l'horreur.

Voici les deux formules des raisonnements répandus dans les deux écrits auxquels je réponds : « L'auteur de VEsprU des Lois est un sectateur de la religion naturelle; donc il faut expliquer ce qu'il dit ici par les principes de la religion naturelle : or, si ce qu'il dit ici est fondé sur les principes de la religion naturelle , il est un sectateur de la religion naturelle. »

L'autre formule est celle-ci : « L'auteur de l'^^prU des Lois est un sectateur de la religion naturelle; donc ce qu'il dit dans son livre en faveur de la révélation n'est que pour cacher qu'il est un sectateur de la religion naturelle: or, s'il se cache ainsi, Il est un sectateur de la religion naturelle. »

Avant de finir cette première partie, je serais tenté de faire une objection à celui qui en a tant fait. Il a si fort effrayé les oreilles du mot de sectateur de la religion naturelle, que moi , qui défends l'auteur, je n'ose presque prononcer ce nom : je vais cependant prendre courage. Ses deux écrits ne demanderaient-ils pas plus d'explication que celui que je défends? Fait-il bien, en parlant de la religion naturelle et de la révélation, de se jeter perpétuellement tout d'un côté, et de faire perdre les traces de l'autre ? Fait41 bien de ne distinguer jamais ceux qui ne reconnaissent que la seule religion naturelle, d'avecceuxqui reconnaîssentet la religion naturelle et la révélation ? Fait-il bien de s'effaroucher toutes les fois que l'auteur considère l'homme dans l'état de la religion naturelle , et qu'il explique quelque chose sur les principes delà religion naturelle ? Fait-il bien de confondre la religion naturelle avec l'atliéisme? N'ai-je pas toujours ou! dire que nous avions tous une religion naturelle? N'ai-je pas oui dire que le christianisme était la perfection de la religion naturelle? N'ai-je pas ouï dire que l'on employait la religion naturelle pour prouver la révélation contre les déistes? et que l'on employait la même religion naturelle pour prouver l'existence de Dieu contre les athées? Il dit que les stoïciens étaient des sectateurs de la religion naturelle , et

DEFENSE

moi, je hii dis qu'ils étaient des athées > , puisqu'ils croyaient qu'une fatalité aveugle gouvernait l'univers; et que c'est par la religion naturelle que l'on combat les stoïciens. Il dit que le système de la religion naturelle rentre dans celui de Spinosa * : et moi, je lui dis qu'ils sont contradictoires, et que c'est par la religion naturelle qu'on détruit le système de Spinosa. Je lui disque confondre la religion naturelle avec l'athéisme, c'est confondre la preuve avec la chose qu'on veut prouver, et l'objection contre l'erreur avec l'erreur même; que c'est ôter les armes puissantes que l'on a contre cette erreur. A Dieu ne plaise que je veuille imputer aucun mauvais dessein au critique, ni faire valoir les conséquences que l'on pourrait tirer de ses principes! quoiqu'il ait très-peu d'indulgence , on en veut avoir pour lui. Je dis seulement que les idées métaphysiques sont extrêmement confuses dans sa tête ; qu'il n'a point du tout la faculté de séparer ; qu'il ne saurait porter de bons jugements, parce que, parmi les diverses choses qu'il faut voir, il n'en voit jamais qu'une. Et cela même, je ne le dis pas pour lui foire des reproches» mais pour détruire les siens^

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