‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 820 sur 975 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

IDBB OBNBBALE.

J'ai absous le livre de V Esprit des Lois de deux reproches généraux dont on l'avait chargé : il y a encore des imputations particulières auxquelles il fout que je réponde. Mais , pour donner un plus grand jour à ce que j'ai dit, et à ce que je dirai dans la suite, je vais expliquer oe qui a donné lieu, ou a servi de prétexte aux inveetives*

Les gens les plus sensés de divers pays de l'Europe , les hommes les plus éclairés et les plus sages, ont regardé le livre de V Esprit des Lois conune un ouvrage utile : ils ont pensé que la morale en était pure, les principes justes; qu'il était propre à former d'honnêtes gens ; qu'on y détruisait les opinions pernicieusea, qu'on y encourageait les bonnes.

> Vayez la page m des feoiUes da 9 oetobre 1749. n Lee stoïciens n'admettaient quHin Dieo ; mais oe Diea n'était antre chose que.lMme du monde. Ils voolaient que tous les êtres, depuis le premier, fussent nécessairement enchaînés les uns avec les autres ; une nécessité Tatale entraînait tout Ils niaient IIuf mortalité de Tàme, et faisaient consister le souverain bonheur à vivre conformément à la nature. Cest le fond du système de la religion naturelle. »

* Voyez page 101 de la première feuille du 9 octobre 1749, à la fin de la première colonne.

D'un autre côté, voilà un homme qui en parle comme d'un livre dangereux ; iî en foit te sajet des invectives les plus outrées : il fout que j'explique ceci.

Bien loin d'avoir entendu les endroits particuliers qu'il critiquait dans ce livre, il n'a pas seulement su quelle était la matière qui y était traitée . ainsi, en déclamant en l'air, et coinbattant eontie le vent, il a remporté des triomphes de même espèce; il a bien critiqué le livre qu'il avait dans la tête, il n'a pas critiqué oehii de l'auteur. Mait comment a-t-on pu manquer ainsi le sujet et k but d'im ouvrage qu'on avait devant les yem? Ceux qui auront quelques lumières verront do pr^ mier coup d'oeil que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tonales peuples de la terre. On peut dire que le sujet en est immense, puisqu'il embrasse toutes les iustitotions qui sont reçues parmi les hommes; puisque l'autair distingue ces institutions ; qu'il examlDe celles qui conviennent le plus à la société età chaque société; qu'il en cherche rorigine; qu'il en découvre les causes physiques et morales; qu'il examine cdles qui ont un degré de bonté par eUes^Démes, et celk» qui n'en ont aucun ; que , de deux pratiques pernicieuses, il cherche celle qui l'est plus et celle qui Test moins; qu'il y discute celles qui peurent avoir de bons effets à un certain égard , et de mauvais ^ins un autre. Il a cru ses redierches utiles, parce que le bon sens consiste beaucoup à oonoattre les nuances des choses. Or, dans un sujet aussi étendu , il a été nécessaire de traiter de la i«llgioo : car, y ayant sur la terre une religion vraie et une inûnité de fousses, ime religion envoyée du M ej une infinité d'autres qui sont nées sur la terre, il n'a pu regarder toutes les religions fousses qw comme des institutions humaines : ainsi il a ^ les examiner comme toutes les autres institutions humaines. Et, quant à la religion chrétienne, il n a eu qu'à l'adorer, comme étant une institution di^me. Ce n'était point de cette religion qu'il devailtraitert parce qne , par sa nature , elle n'est sujette à aucuu examen : de sorte que, quand il en a parié, m l'a jamais foit pour la fodre entrer dans le plan de son ouvrage, mais pour lui payer le tribut de pect et d'amour qui lui est dû par tout chrétien, pour que, dans les comparaisons qu'il ^ P^ foire avec les autres reKgions , il pût la faire triompher de toutes. Ce que je dis se voit dans tout louj vrage : mais l'auteur l'a particulièrement expnq^ au commencement du livre vingt-quatrième, qjj^ est le premier des deux livres qu'il a faits sur

DE LESPRIT DES LOIS

ligion. 11 le commence ainsi : « Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses, et parmi les abtmes ceux qui sont les moins profonds; ainsi Ton peut chercher entre les religions fausses, celles qui sont les plus conformes au bien de la société; celles qui, quoiqu'elles n'aient pas TefiTet de mener les hommes aux félicités de l'autre Vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci.

« Je n'examinerai donc les diverses religions du monde que par rapport au bien que Ton en tire dans rétat civil , soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel , ou bien de celles qui ont la leur sur la terre. »

L'autair ne regardant donc les religions humaines quecommedes institutions humaines, adû en parler, parce qu'elles entraient nécessairement dans son plan. Il n'a point été les chercher; mais elles sont ▼enueslechercher. Et, quant à la religion chrétienne, il n'en a parlé que par occasion; parce que, par sa nature , nepouvantétre modifiée , mitigée , corrigée , elle n'entrait point dans le plan qu'il s'était proposé.

Qu'a-t-on fait pour donner une ample carrière aux déclamations, et ouvrir la porte la plus large aux invectives? On a considéré l'auteur comme si , à l'exemple de M. Abbadie, il avait voulu faire un traité sur la religion dirétienne; on l'a attaqué comme si ses deux livres sur la religion étaient deux traités de théologie chrétienne; on l'a repris comme si, parldht d'une religion quelconque, qui n'est pas la chrétienne, il avait eu à l'examinar selon les principes et les dogmes de la religion chrétienne ; on l'a jugé comme s'il s'était chargé, dans ses deux livres , d'établir pour les chrétiens, et de prêcher aux mahométans et aux idolâtres, les dogmes de la religion chrétienne. Toutes les fois qu'il a parlé de la religion en général, toutes les fois qu'il a employé le mot de religion, on a dit : « C'est la religion chrétienne. » Toutes les fois qu'il a comparé les pratiques religieuses de quelques nations quelconques , et qu'il a dit qu'elles étaient plus conformes au gouvernement politique de ce pays que telle autre pratique , on a dit : « Vous les approuvez donc, et vous abandonnez la foi chrétienne. » Lorsqu'il a parlé de quelque peuple qui n'a point embrassé le christianisme, ou qui a précédé la venue de Jésus-Christ, on lui a dit : « Vous ne reconnaissez donc pas la morale chrétienne. « Quand il a examiné en écrivain politique quelque pratique que ce soit, on lui a dit : « C'était tel dogme de théologie chrétienne que vous deviez

mettre là. Vous dites que vous êtes jurisconsulte; et je vous ferai théologien malgré vous. Vous nous donnez d'ailleurs de très-belles choses sur la religion chrétienne; mais c'est pour vous cacher que vous les dites; car je connais votre cœur, et je lis danâ vos pensées. Il est vrai que je n'entends point votre livre; il n'importe pas que j'aie démêlé bien ou mal l'objet dans lequel il a été écrit : mais je connais au fond toutes vos pensées. Je ne sais pas un mot de ce que vous dites; mais j'entends très-bien ce que Vous ne dites pas. » Entrons à présent en matière.

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