A L*ABBÉ DE GUASCO
J'ai reçu, monsieur le comte , à la Brède, où je suis et où je Toudraîs bien que vous fussiez, votre lettre datée de Turin. M. le marquis de Saint-Germain < , qui s'intéresse vivement à ce qui vous regarde, m'avait déjà appris la manière distinguée dont vous avez été reçu à votre cour, et la justice qu'on vous y a rendue. II est consolant de voir un roi réparer les torts que son ministre a fait essuyer ; et je vois avec joie qu'avec le temps le mérite est toujours reconnu par les princes éclairés qui se donnent la peine de voir les choses par eux-mêmes. Les bons offices que M. le marquis de Saint-Germain vous a rendus par ses lettres augmentent la bonne opinion que j'avais de lui. Je vous fais bien mes compliments sur l'investiture de votre comté; et si j'avais appris que vous aviez été investi d'une abbaye, ma satisfaction serait aussi complète qu'eût été la réparation. Au reste, mon cher ami, je ne voudrais point qu'il vous vtnt la tentation de nous quitter : vous savez que nous vous rendons justice en France et que vous y avez des amis. Ce serait une ingratitude à vous d'y renoncer pour un peu de faveur de cour : permettez-moi de me reposer à cet égard sur la maxime qu'on n'est pas prophète dans sa patrie.
J'ai eu ici mylord Hyde *, qui est allé de Paris à Veret chez notre duchesse, de là à Richelieu chez M. le maréchal, de là à Bordeaux et à la Brède, de là à Aiguillon, où M. le duc a mandé qu'on lui fit les honneurs de son château; de sorte qu'il trouve partout les empressements qui sont dus à sa naissance , et ceux qui sont dus à son mérite personnel. Mylord Hyde vous aime beaucoup, et aurait bien voulu aussi vous trouver à la Brède.
Vous avez touché la vanité qui se réveille dans mon cœur dans l'endroit le plus sensible, lorsque vous m'avez dit que S. A. R. avait la bonté de se ressouvenir de moi : présentez, je vous prie, mes adorations à ce grand prince; ses vertus et ses belles qualités forment pour moi un spectacle bien agréable. Aujourd'hui l'Europe est si mêlée, et il y a une telle conununication de ses parties, quil est vrai de dire que celui qui fait la félicité de l'une feît encore la félicité de l'autre ; de sorte que le bonheur va de proche en proche ; et quand je fais des châteaux en Espagne, il me semble toujours qu'il m'arrivera de pouvoir encore aller faire ma cour à
' Ambassadeur de Sardaigne à Parte.
* Ou de Combary, dernier descendant daeélèbrechanoelier Hyde, fort aimé en France, où U demeurait depuis quelques années , et où il mourut de consompUon , très>regretté de tous ceux qui connaissaient son eicellent caractère et son esprit
votre aimable prince. Dites au marqob de Breil et à M. le grand prieiir que, tant queje vivrai «.je lerai à eux : la première idée qui me vint, kmque je let vis à Vienne, ce Ait de cfaerdier à obtenir leur amitié, et je l'ai obtenue. Madame de Saint-Maar me mande que vous êtes en Piémont dans une noavelle Herculée ', où, après avoir gratté huit jours la terre, vous avez trouvé une sauterelle d'airain. Ycos avez donc fait deux cents lieues pour trouver une sauterelle I Vous êtes tous des charlatans, messieurs les antiquaires. Je n'ai point de nouvelles ni de lettres de l'abbé Yenuti depuis son départ de Bordeaux : il avait quelque bonté pour moi avant que d^étre prêtre et prévôt. Mandez-moi si vous retoumeres à Paris : pour moi, je passerai ici lliiver et ime partie du printemps. La province est ruinée; et dans ce cas tout le monde a besoin d'être chez soi. On me mande qu'à Paris le luxe est af&eux : nous avons perdu ici le nôtre, et nous n'avons pas perdu grand*diose. Si vous voyiez l'état où est à présent la Brède, je crois que vous en seriez content. Vos conseils ont été suivis , et les changements que j'ai fûts ont tout développé; c'est un papillon qui s'est douille de
ses nymphes. Adieu , mon ami , je vous salue et embrasse mille fois.
De la Brède, le 0 novembre 1751.