A M. WARBURTON
A Londres.
rai reçu , monsieur, avec une reconnaissance trèsgrande, les deux magnifiques ouvrages que vous avez eu la bonté de m^envoyer, et la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire sur les Œuvres posthumes de mylordBoHngbrohe; et comme cette lettre me paraît être plus à moi que les deux ouvrages qui raccompagnent, auxquels tous ceux qui ont de la raison ont part, il me semble que cette lettre m'a fait un plaisir particulier. Tai lu quelques ouvrages de mylord Bolingbroke; et, s'il m'est permis de dire conunent j'en ai été affecté, certainement il a beaucoup de chaleur; mais il me semble qu'il l'emploie ordinairement contre les choses : et il ne faudrait l'employer qu'à peindre les choses. Or, monsieur, dans cet ouvrage posthume dont vous me donnez une idée, il me semble qu'il vous prépare une manière continuelle de triomphes. Celui qui attaque la religion révélée n'attaque que la religion révélée ; mais celui qui attaque la religion na» turelle attaque toutes les religions du monde. Si Ton enseigne aux hommes qu'ils n'ont pas ce fireinei, ils peuvent penser qu'ils en ont un autre; mais il est bijen plus pernicieux de leur enseigner qu'ils n'en ont pas du tout.
11 n'est pas impossible d'attaquer une religion révélée, parce qu'elle existe par des faits particuliers, et que les faits, par leur nature, peuvent être matière de dispute : mais il n'en est pas de même de la religion naturelle ; elle est tirée de la nature de l'homme, dont on ne peut pas disputer, et du sentiment intérieur de l'homme , dont on ne peut pas disputer encore. J'ajoute à ceci : Quel peut être le motif d'attaquer la religion révélée en Angleterre? on l'y a tellement purgée de tout préjugé destructeur, qu'elle n'y peut faire de mal , et qu'elle y peut faire au contraire une infinité de biens. Je sais qu'un homme, en Espagne ou en Portugal, que l'on va brûler, ou qui craint d'être brûlé parce qu'il ne croit point de certains articles dépendants ou non de la religion révélée, a un juste sujet de l'attaquer, parce qu'il peut avoir quelque espérance de pourvoir à sa défense naturelle; mais il n'en est pas de même en Angleterre, où tout homme qui attaque la religion révélée l'attaque sans intérêt, et où cet homme, quand il réussirait, quand même il aurait raison dans le fond, ne ferait que détruire une infinité de
* Auteur da Coup «Tail iur la PhiloiopMe du lard Bolingbroke. Cette lettre lût loiérée dans ime gazette anglaise da J8 1 août 1714. I
biens pratiques pour établir une vérité purement spéculative.
J'ai été ravi, etc.
De Paris, te 16 mai iTiii.