‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1003 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ARSINOÉ, CLÉOINE.

CLÉONE

Vous lui cachez , madame, un dessein qui le touche!

ABSIAOÉ.

Je crains qu'en l'apprenant son cœur ne s'effarouche ; Je crains qu'à la vertu par les Romains instruit De ce que je prépare il ne m'ôte le fruit , Et ne conçoive mal qu'il n'est fourbe ni crime Qu'un trùne acquis par là ne rende légitime '.

CLÉONE

J'aurais cru les Romains un peu moins scrupuleux. Et la mort d'Annibal m'eût fait mal juger d'eux.

ARSINOÉ

Ne leur impute pas une telle injustice;

Un Romain seul l'a faite, et par mon artilice.

Rome l'eût laissé vivre, et sa légalité ^

N'eût point forcé les lois de l'hospitalité.

Savante à ses dépens de ce qu'il savait faire ^ ,

Elle le souffrait mal auprès d'un adversaire,

Mais quoique , par ce triste et prudent souvenir,

De chez Antiochus 4 elle l'ait fait bannir,

Rlle aurait vu couler sans crainte et sans envie

Chez un prince allié les restes de sa vie.

l.e seul Flaminius, trop piqué de l'affront

Que son père défait lui laisse sur le front ;

Car je crois que tu sais que , quand l'aigle romaine ^

Vit choir ^ ses légions au bord du Trasimène ,

Flaminius son père en était général i ,

' Cesdemiersverssont de la conversation la plus négligée, et re sentiment est intolérable. On retrouve le même défaut toutes \vs, fois que Corneille fait raisonner un prince, un ministre: fous disent qu'il faut être fourbe et méchant pour régner. On a déjà remarqué que jamais homme d'État ne parle ainsi. Ce défaut vient de ce qu'il est très-diflicile de ménager ses expressions, et de faire entendre avec art des choses qui révoltent. C'est une prande imprudence et une grande bassesse dans une reine de dire qu'il faut être fourbe et criminel pour régner. Un trône acquis par là est une expression de comédie. (V.)

* Légalité n"a jamais signilié ^Ms^jce , équité ,maf/nanimité ; il sigiiitie authenticité d'une loi revêtue des formes ordinaires. (V.)

î Savante de est un barbarisme : savante, savait, répétition fautive (V.)

•* Expression trop basse, de chez lui , de chez nous. (V.)

S Tout écrivain doit éviter ces amas de monosyllabes qui se heurtent, car, que, quand : mais ce qu'on doit plus éviter, c'est de dire à sa contidente ce qu'elle sait ; ce tour n'est pas assez adroit (V.)

C Choir, expression al)solument vieillie. (V.)

7 Corneille donne ici, contre la vérité historique, l'exemple

Et qu'il y tomba mort de la main d'Annibal ; Ce fils donc , qu'a pressé la soif de la vengeance ' , S'est aisément rendu de mon intelligence » : L'espoir d'en voir l'objet ^ entre ses mains remis A pratiqué par lui le bonheur de mon fils ; Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie 4 De ce que Nicomède a conquis dans l'Asie, Et de voir Laodice unir tous ses États, Par l'hymen de ce prince , à ceux de Prusias : Si bien que le sénat prenant un juste ombrage D'un empire si grand sous un si grand courage, Il s'en est fait nommer lui-même ambassadeur * , Pour rompre cet hymen, et borner sa grandeur; Et voilà le seul point où Rome s'intéresse ^.

d'une licence qui , à ce que nous croyons, ne doit Jamais être iniilée. Le P'iaminius qu'il introduit dans sa pièce n'était point du tout, comme il le suppose, fils du général qui fut vaincu, et qui péril à la Journée |de Trasimène. Ces deux Flaminius n'avaient pas même une origine commune. Celui qui combattit contre Annibal se nommait Caîus Flaminius , et sa famille était plébéienne; l'autre, patricien de naissance, se nommait Titus Quintus,etfuten effet député à la cour de Prusias, pour y demander, aunom des Romains, Annibal, qui s'était refugiéchez ce prince. Corneille , quoique très-instruit, fut trompé, selon toute apparence, par la conformité des noms , et ce qui nous le persuade, c'est que, lorsqu'il se permet de donner volontairement quelque atteinte à la vérité de l'histoire, il ne la dissimule jamais dans l'examen de ses pièces , et qu'il y rend compte des motifs qui ont pu l'autoriser à se donner cette licence ; mais on ne trouve rien, ni dans la préface, ni dans l'examen de Nico. mède, qui prouve que Corneille ait cru prendre ici quelque liberté. (P.) ' Cacophonie qu'il faut éviter encore , donc qu'a. (V.)

^ S'est aisémeut renda de mon intelligence

n'est pas français , on est en intelligence , on se rend du parti de quelqu'un. (V.)

3 II faut un effort pour deviner quel est cet objet : c'est , par la phrase, l'objet de leur intelligence; par le sens, c'est Laodice. La première loi est d'être clair ; il ne faut jamais y manquer. (V.) — Voltaire se trompe évidemment. Objet ne se rapporte point à Laodice, mais à vengeance , qui n'est pas assez loin pour jeter la moindre obscurité sur la phnise. Flaminius espérait de voir l'objet de sà vengeance { kmnhu\ , qui a tué son père ) remis entre ses mains : tel est le sens très-clair de Corneille. P.)

4 Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie

n'est pas français; on inspirede lajalousie, on la fait naitre:la jalousie ne peut être haute; elle est grande, elle est violente, soupçonneuse, etc. (V.)

5 Cet il se rapporte au prince Attale; mais il en est trop loin : cela rend la phrase obscure , de même que borner sa grandeur : il semble que ce soit la grandeur de l'hymen. Les articles , les pronoms mal placés , Jettent toujours de l'embarras dans le style : c'est le plus grand inconvénient de la langue française, qui est d'ailleurs si amie de la clarté. (V.)— Autre inadvertance du même genre. Cet il ne peut se rapporter qu'à Flaminius , qui s'est fait nommer ambassadeur à la cour de Prusias. (P.)

6 Pourquoi Arsinoé dit-elle tout cela à une contidente mutile? C\Qo\)d{rc, dans Rodogu ne, tombe dans le même défaut. La plupart des conlideuces sont froides et déplacées, à moiws

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