‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1006 sur 1093 · MCOMÈDE, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

MCOMÈDE, ACTE II, SCÈNE I

PRUSIAS

Je ne les vois que trop , et sa témérité

]N"'est qu'un pur attentat sur mon autorité :

n n'en veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes

Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes ' ;

Qu'il est lui seul sa règle, et que sans se trahir

Des héros tels que lui ne sauraient obéir.

ARASPE

C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent : A suivre leur deveir leurs hauts faits se ternissent ^ ; Kt ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats ^ Souverains dans l'armée, et parmi leurs soldats , Font du commandement une douce habitude , Pour qui l'obéissance est un métier bien rude.

PRUSIAS

Dis tout , Araspe , dis que le nom de sujet Réduit toute leur gloire en un rang trop abject 4 ; Que , bien que leur naissance au trône les destine , Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s'en mu- Qu'un père garde trop un bien qui leur est dû ; [tine^ ; Et qui perd de son prix étant trop attendu ; Qu'on voit naître de là mille sourdes pratiques Dans le gros de son peuple , et dans ses domestiques ^ ; Et que, si l'on ne va jusqu'à trancher le cours De son règne ennuyeux , et de ses tristes jours , Du moins une insolente et fausse obéissance , Lui laissant un vain titre , usurpe sa puissance.

ABASPE.

C'est ce que de tout autre il faudrait redouter, Seigneur, et qu'en tout autre il faudrait arrêter. IVlais ce n'est pas pour vous un avis nécessaire ; Le prince est vertueux , et vous êtes bon père.

» Des têtes au-dessus des bras! Il n'était plus permis d'écrire ainsi en 1652 : mais Corneille ne châtia .jamais sou style; il passe pour valoir mieux par la force des idées que par l'expression : cependant observez que, toutes les fois qu'il est véritablement grand , son expression est noble et juste , et ses vers sont bons. (V . )

2 II semble que les hauts faits suivent un devoir, et qu'ils se ternissent en le suivant : ce n'est pas parler sa langue. (V.)

3 Des cœurs enflés de bruit sont aussi intolérables que des titcs au-dessus des bras. (V.) — Des cœurs ne sauraient éti-e enûés de bruit : cela est vrai , si l'on prend le mot de bruit dans sa signilication la plus commune; mais ils peuvent l'être du bruit de leurs combats, c'est-à-dire de la renommée, de la gloire que ces combats leur ont acquise. (P.)

4 Qu'est-ce que le rang d'une gloire ? On ne réduit pas en , on réduit à. Presque tout le style de cette pièce est vicieux ; la raison en est que l'auteur emploie le ton de la conversation familière, dans laquelle on se permet beaucoup d'impropriétés, et souvent des solécismes et des barbarismes. Le style de la conversation peut être admis dans une comédie héroïque; mais il faut que ce soit la conversation des Condé, des la RochefoucauUI, des Retz, des Pascal, des Arnauld. (V.)

* L'ordre de qui? de la naissance? Cela ne fait point de sens; fi mutine n'est ni assez fort ni assez relevé. (V.)

6 Ces expressions n'appartiennent qu'au style familier de la comédie. (V.)

PRUSIAS

Si je n'étais bon père, il serait criminel ' : Il doit son innocence à l'amour paternel ; C'est lui seul qui l'excuse, et qui le justiQe, Ou lui seul qui me trompe, et qui me sacrifie ! Car je dois craindre enfin que sa haute vertu Contre l'ambition n'ait en vain combattu , Qu'il ne force en son cœur la nature à se taire. Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un père; IMille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner : Il n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner : Et depuis qu'une fois elle nous inquiète', La nature est aveugle, et la vertu muette.

Te le dirai-je , Araspe ? il m'a trop bien servi ; Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi : Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être ; Et qui me fait régner en effet est mon maître. Pour paraître à mes yeux son mérite est trop grand : On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant. Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche ; Et sa seule présence est un secret reproche : Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi ; Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi ; Et que , si je lui laisse un jour une couronne , Ma tête en porte trois que sa valeur me donne. J'en rougis dans mon âme; et ma confusion, Qui renouvelle et croît à chaque occasion , Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune , Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une ; Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut. Juge , Araspe , où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut ^

ARASPE

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique La règle de la vraie et saine politique.

' On retrouve un peu Corneille dans cette tirade , quoique la même pensée y soit répétée et retournée en plusieurs façons ; c(! qui était un vice commun en ce temps-là. Mais à quoi bon tous ces discours? Que veut Prusias? Rien. Quelle résolution prendil avec Araspe? Aucune. Cette scène parait peu nécessaire, ainsi que celle d'Arsinoé et de sa confidente. En général , toute scène entre un personnage principal et un confident est froide, à moins que ce personnage n'ait un secret important à confier, un grand dessein à faire réussir, une passion furieuse à développer. (V.)

2 /«g!//cfc n'est pas le mot propre; depuis est ici un solécisme : le sens est, dès qu'une fois cette passion s'est emparée de nous. (V.)

3 Ces antithèses et ces figures de mots, comme on l'a déjà remarqué, doivent être bien rares. La versification héroïque exige que les vers ne finissent point par des verbes en monosj llabes ; l'harmonie en souffre; il peut, il veut, il fait, il court, sont des syllabes sèches et rudes : il n'en est pas de même dans les rimes féminines, il vole, il presse, il prie ; ces mots sont plus soutenus ; il ne valent qu'une syllabe, mais on sent qu'il y en a deux qui forment une syllabe longue et harmonieuse. Ces petites finesses de l'art sont a peine connues , et n'en sont pas moins importantes. (V.)

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