PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE
PRUSIAS
Vous voilà, prince! et qui vous a mandé.'
NICOMIÎDE.
La seule ambition de pouvoir en personne
Mettre à vos pieds, seigneur, encore une couronne,
De jouir de l'honneur de vos embrassements ,
l'.t d'être le témoin de vos contentements.
Après la Cappadoce heureusement unie
Aux royaumes du Pont et de la Bithynie,
Je viens remercier et mon père et mon roi
' Expressions vicieuses : on ne peut dire l'nnlrr que rjnand on l'oppose à l'un ; h: nôtre, ne se petil dire à la |)l,i(i' <li( mien , <i moins qu'on n'ait déjà parlé au pluriel, h', le rcpclc encore, riin n'est si diflieile et si rare que de bien écrire. (V.)
2 Tout cela est d'un style confus, obscur. Le reste du nôtre qui iCeul lias tout à fait impuissant, el bien peu de rudesse , et le prix d'un mérite m<'lc doucement à un ressentiment!
D'avoir eu la bonté de s'y servir de moi , D'avoir choisi mon bras pour une telle gloire' , Et fait tomber sur moi l'honneur de sa victoire.
PRUSIAS
Vous pouviez vous passer de mes embrassements , Me faire par écrit de tels remercîments ; Et vous ne deviez pas envelopper d'un crime Ce que votre victoire ajoute à votre estime '. Abandonner mon camp en est un capital, Inexcusable en tous , et plus au général ^ ; Et tout autre que vous , malgré cette conquête , Revenant sans mon ordre, eût payé de sa tête,
J'ai failli , je l'avoue, et mon cœur imprudent A trop cru les transports d'un désir trop ardent : L'amour que j'ai pour vous a commis cette offense, Lui seul à mon devoir fait cette violence. Si le bien de vous voir m'était moins précieux, Je serais innocent, mais si loin de vos yeux , Quej'aime mieux, seigneur,en perdre un peu d'estime , Et qu'un bonheur si grand me coûte un petit crime ■> Qui ne craindra jamais la plus sévère loi , Si l'amour juge en vous ce qu'il a fait en moi.
PRUSIAS
La plus mauvaise excuse est assez pour un père , Et sous le nom d'un fils toute faute est légère. Je ne veux voir en vous que mon unique appui : Recevez tout l'honneur qu'on vous doit aujourd'hui. L'ambassadeur romain me demande audience ; Il verra ce qu'en vous je prends de confiance; Vous l'écouterez, prince, et répondrez pour moi. Vous êtes aussi bien le véritable roi ; Je n'en suis plus que l'ombre, et l'âge ne m'en laisse Qu'un vain titre d'honneur qu'on rend à ma vieillesse ^ ;
Il n'y a pas là deux mots qui soient faits l'un pour l'autre. (V.) • On ne choisit point un bras pour une j;loire. (V.) — L'expression nous parait juste. Niconiéde remercie Prusias d'avoir choisi sou bras pour des entreprises {.jlorieuses dans lesquelles il s'est signalé, et qui sont véritablement de la gloire aux yeux d'un poète. (P.)
^ Il a promis à son confident d'avoir hien peu de rudesse, et il commence par dire k INicomède la chose du monde la plus rude; il le déclare criminel d'État. Ajnule à votre estime n'est pas français en ce sens : l'estime ou nous soumies n'est pas notre estime; on ne peut dire votre estime , comme on dit votre gloire, votre vertu. (V.)
3 Au général est un solécisme; il faut dans un général. (V.)
4 Un petit crime, cette épitliéle n'est pas du style de la tragédie. Le crime de Nicomédeeslen effet bien faible. INicomède parle ici ironiquement à son père, connue il a parlé ;i son frère; car, par ce désir trop ardent, il entend le. désir qu'il avait de voir sa maîtresse. Il n'a point du tout d'umour pour son père : le ])ul)lic n'en est pas fâché; on méprise Prusias; on aime beaucoup la hauteur d'un héros persécuté. Petit crime, bonheur si grand; ces contrastes affectés font un mauvais effet. (V.)
■'' On rend un honneur; on ne rend point un titre d'Iionneur. (V.)
Je n'ai plus que deux jours peut-être à le garder : L'intérêt de l'État vous doit seul regarder '. prenez-en aujourd'hui la marque la plus haute * : Mais gardez-vous aussi d'oublier votre faute, Et , comme elle fait brèche au pouvoir souverain ^ , Pour la bien réparer, retournez dès demain. Remettez en éclat la puissance absolue 4 : Attendez-la de moi comme je l'ai reçue. Inviolable, entière ; et n'autorisez pas De plus méchants que vous à la mettre plus bas ^. Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple, Vous désobéiraient sur votre propre exemple : Donnez-leur-en un autre , et montrez à leur yeux Que nos premiers sujets obéissent le mieux.
J'obéirai , seigneur, et plus tôt qu'on ne pense; Mais je demande un prix de mon obéissance.
La reine d'Arménie est due à ses États, Et j'en vois les chemins ouverts par nos combats. Il est temps qu'en son ciel cet astre aille reluire ^ : De grâce, accordez -moi l'honneur de l'y conduire.
PBUSIAS.
Il n'appartient qu'à vous, et cet illustre emploi Demande un roi lui-même, ou l'héritier d'un roi ; Mais pour la renvoyer jusqu'en son Arménie Vous savez qu'il y faut quelque cérémonie 7 : Tandis que je ferai préparer son départ, Vous irez dans mon camp l'attendre de ma part.
Elle est prête à partir sans plus grand équipage ».
PRUSIAS
Je n'ai garde à son rang de faire un tel outrage.
> Seid semble dire que Prusias abdique ; et il est si loin d'abdiquer, qu'il vient de menacer son lils. C'est trop se contredire. (V.)
' La marque haute! (V.)
3 Cette expression faire brèche n'est plus d'usage : ce n'est pas que l'idée ne soit noble; mais en français, toutes les fois que le moK faire n'est pas suivi d'un article, il forme une façon de parler proverbiale trop familière. Faire assaut , faire force de voiles , /(«(><; de nécessité vertu , /c/irt ferme, /a»-e brèche, (aire halte , etc. toutes expressions bannies du vers héroïque. (V.)
4 Comme on ne met rien en éclat , on n'y remet rien ; on donne de l'éclat , on met en lumière , en évidence , en honneur, en son jour. (V.)
* Cette manière de s'exprimer n'est plus d'usage , et n'a jamais fait un bon effet. Remarquez que bas est un adverbe monosyllabe : ne finissez jamais un vers par bas, à bas, plus bas, haut, plus haut. (V.)
fi Cette métaphore est vicieuse , en ce qu'elle suppose que cet astre de Laodice est descendu du ciel en terre. (Y.)
7 Prusias veut aussi railler. Cette pièce est trop pleine de railleries et d'ironies. (V.)
8 Ce dernier hémistiche est absolument du style de la comédie. (V.)