‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1010 sur 1093 · NICOMÈDE, ACTE II, SCÈNE UI · texte numérisé non relu

NICOMÈDE, ACTE II, SCÈNE UI

Seigneur, c'est à vous seul de faire Attale roi.

PRUSIAS

C'est votre intérêt seul que sa demande touche.

Le vôtre toutefois m'ouvrira seul la bouche. De quoi se mêle Rome, et d'où prend le sénat , Vous vivant , vous régnant , ce droit sur votre État.^ Vivez , régnez , seigneur, jusqu'à la sépulture , Et laissez faire après , ou Rome , ou la nature.

PBUSIAS.

Pour de pareils amis il faut se faire effort.

Qui partage vos biens aspire à votre mort; Et de pareils amis, en bonne politique...

PBUSIA.S.

Ah ! ne me brouillez point avec la république ; Portez plus de respect à de tels alliés.

Je ne puis voir sous eux les rois humiliés; Et , quel que soit ce flls que Rome vous renvoie, Seigneur, je lui rendrais son présent avec joie. S'il est si bien instruit en l'art de commander, C'est un rare trésor qu'elle devrait garder. Et conserver chez soi sa chère nourriture ', Ou pour le consulat, ou pour la dictature.

FLAMiNius, à Primas.

Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal , Vous voyez un effet des leçons d'Annibal ; Ce perfide ennemi de la grandeur romaine IS'en a mis en son cœur que mépris et que haine ^

disciple d'Annibal hait les Romains , il le charge de répondre à l'ambassadeur de Rome, qu'il croit avoir grand intérêt de ménaf^er. Prusi.is n'a nulle raison de répondre à l'ambassadeur par une autre bouche, et il s'expose visiblement à voir l'ambassadeur outragé par Nicomède. Il a commencé par dire à son fils : f^oiis (les criminel (TÈtat, vous méritez d'être puni de mort; et il finit par lui dire : Répondez pour moi « Vambassadeur de Rome en ma présence : faites le personnage de roi , tandis que je ferai celui de subalterne. C'est au fond une scène de lazzi : passe encore si celte scène était nécessaire ; mais elle ne sert à rien. Prusias joue un rôle avilissant ; mais celui de Nicomède est noble et imposant. Ces personnages plaisent toujours à la multitude, et révoltent f|uelquefois les honnêtes gens. C'est toujours un problème à résoudre, si les caractères bas et faibles peuvent figurer dans une tragédie. Le parterre s'élève contre eux à une première représentation : on aime à faire tomber sur l'auteur le mépris que lui-même inspire pour le personnage ; les critiques se déchaînent : cependant ces carac' tères sont dans la nature; Maxime dans Cinna, Félix dans Poltjeucte.

■ Cela n'est pas français, et conserver ne se lie pas avec qu'elle devrait. Nicomède a déjà parlé de bonne nourriture : si vous faites état de cette nourriture. (V.) — Voltaire se trompe; c'est Flaminius , et non pas Nicomède , qui a dit , au commencement de celte scène :

Si vous fnitea état de cette nourriture. (P.)

' Cela n'est pas français, n'en mettre que mépris. (V )

Non , mais il m'a surtout laissé ferme en ce point, D'estimer beaucoup Rome , et ne la craindre point. On me croit son disciple, et je le tiens à gloire ' ; Et quand Flaminius attaque sa mémoire.

Il doit savoir qu'un jour il me fera raison D'avoir réduit mon maître au secours du poison , Et n'oublier jaiuais qu'autrefois ce grand homme Commença par son père ^ à triompher de Rome.

FLAMINIUS

Ah! c'est trop m'outrager!

N'outragez plus les morts,

PRUSIAS

Et vous , ne cherchez point à former de discords ; Parlez et nettement sur ce qu'il me propose.

Eh bien ! s'il est besoin de répondre autre chose , Attale doit régner, Rome l'a résolu ; Et, puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande.

Attalea le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi -*. Mais c'est trop que d'en croire un Roiuain sur sa foi , Par quelque grand effet voyons s'il en est digne. S'il a cette vertu, cette valeur insigne : Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups ; Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous 4; Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête , Et que de sa victoire il couronne sa tête. Je lui prête mon bras , et veux dès maintenant , S'il daigne s'en servir, être son lieutenant. L'exemple des Romains m'autorise à le faire * ; Le fameux Scipion le fut bien de son frère ; Et lorsque Autiochus fut par eux détrôné ,

' Cette manière de s'exprimer a vieilli. (V.) — Elle nous parait mériter d'être conservée. (P.)

^ Voyez notre remarque sur le personnage de Flaminius, scène cinquième du premier acte. Il n'est pas encore dans l'exactitude historiqueque ce soit par un Flaminius qu'Annil)al ait commencé à triompher de Rome. La journée de Trasimène avait été précédée par les bataillesdu Tésin et de la Trébie. (P.)

^ Ces deux vers sont du nombre de ceux que les comédiens avaient corrigés : en effet, cette distinction du cœur, de l'esprit, et de l'àme, cette énumération de parties faite ironiquement , est trop loin du ton de la tragédie; et celte répétition do grand et grande est comique. (V.)

40n ne devine pas d'abord ce que veut dire cet c»; ilesllrèsinutile, et il se rapporte h vertu, qui est deux vers plus haut. (V.) —Ne se rapporte-il pas beaucoup i)lus naturellement à donnez-lui votre armée, qui n'est qu'.'i un vers de dislance? Ne croirait-on pas que Voltaire , au lieu d'éclaircir le texte (ce qui était le d(ivoir d'un commentateurj se plaisait, au contraire, à l'embrouiller? (V.)

5 On a déji» dit que cette expression ne doit Jamais être admise : elle est ici vicieuse, parce que le faire se rapporte n être et signilic à la MUv faire son lieutenant. (V)

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