‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1018 sur 1093 · MCOMÈDE, ACTE III, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

MCOMÈDE, ACTE III, SCÈNE IL

Vous irritez un roi dont vous voyez l'armée Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée; Vous êtes en ses mains , vous vivez dans sa cour.

LAODICE

Je ne sais si l'honneur eut jamais un faux jour • , Seigneur; mais je veux bien vous répondre en amie.

Ma prudence n'est pas tout à fait endormie ^ ; Et, sans examiner par quel destin jaloux La grandeur de courage est si mal avec vous ^ , Je veux vous faire voir que celle que j'étale JN'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale; Que , si j'ai droit au trône , elle s'en veut servir, Et sait bien repousser qui me le veut ravir.

Je vois sur la frontière une puissante armée , Comme vous l'avez dit , à vaincre accoutumée; Mais par quelle conduite , et sous quel général ? Le roi , s'il s'en fait fort ■< , pourrait s'en trouver mal , Et, s'il voulait passer de son pays au nôtre , Je lui conseillerais de s'assurer d'une autre. Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États , Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas. Seigneur, dans sa cour même, et hors de l'Arménie La vertu trouve appui contre la tyrannie '•'. Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat Font sur le bien public les maximes d'état : Il connaît jNicomède, il connaît sa marâtre. Il en sait , il en voit la haine opiniâtre ; 11 voit la servitude où le roi s'est soumis , Et connaît d'autant mieux les dangereux amis^.

Pour moi , que vous croyez au bord du précipice , Bien loin de mépriser Attale par caprice , J'évite les mépris qu'il recevrait de moi S'il tenait de ma main la qualité de roi.

» n semble que Laodice, par ce vers , reproche à Flaminius les expressions impropres, les phrases obscures dont il s'est ser'VT, et son galimatias, qui n'était pas le style des ambassadeurs romains. (V.) —Voltaire prodigue trop ce terme de mépris. Si Flaminitis pèche par l'expression , il ne pèche pas par le fond des choses. Corneille n'est jamais pauvre d'idées. (P.)

* Prudence endormie, répondre en amie, etc. toutes ces expressions sont familières ; il ne les faut jamais employer dans la vraie tragédie. (V.)

3 La grandenr de coarage est si mal avec vous ,

style de conversation familière. (V.)

4 Se faire fort de quelque chose ne peut être employé pour s'en prévaloir; il signilie , j'en réponds , je prends sur moi l'entreprise, je me flatte d'y réussir. Se faire fort ne peut être employé qu'en prose. Plusieurs étrangers se sont imaginé que nous n'avions qu'un langage pour la prose et pour la poésie; ils se sont bien trompés. (V.)

5 n faut, trouve ttn appui, ou de l'appui; trouve un secours, du secours, et non trouve secours. (V.)

^ Ces vers sont ingénieusement placés pour préparer la révolte qui s'élève tout dun coup au cinquième acte : reste à savoir s'ils la préparent assez, et s'ils suflisent pour la rendre vraisemblable. Mais un attentat que des maximes d'état font iur le bien public forme une phrase trop incorrecte, trop irrégulière, et ce n'est pas parler sa langue. ' V.)

Je le regarderais comme une âme commune. Comme un homme mieux né pour une autre fortune, Plus mon sujet qu'époux , et le nœud conjugal iVe le tirerait pas de ce rang inégal. Mon peuple à mon exemple en ferait peu d'estime. Ce serait trop, seigneur, pour un cœur magnanime : IMon refus lui fait grâce , et , malgré ses désirs , J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.

FLAMIMUS.

Si vous me dites \Tai , vous êtes ici reine ' : Sur l'armée et la cour je vous vois souveraine; Le roi n'est qu'une idée ^ , et n'a de son pouvoir Que ce que par pitié vous lui laissez avoir. Quoi ! même vous allez jusques à faire grâce! Après cela, madame, excusez mon audace; Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix ; Recevoir ambassade est encor de vos droits ; Ou, si ce nom vous choque ailleurs qu'en Arménie, Comme simple Pvomain souffrez que je vous die Qu'être allié de Piome , et s'en faire un appui , C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui ; Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de son ami ; Qu' Attale avec ce titre est plus roi , plus monarque Que tous ceux dont le front ose en porter la marque ; Et qu'enfin

LAODICE

Il suffit ; je vois bien ce que c'est ^ : Tout les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plait ^ ;

' Ces malheureuses contestations , ces froides discussions politiques , qui ne mènent à rien , qui n'ont rien de tragique , rii n d'intéressant, sont aujourd'hui bannies du tiiéàtre.' Flaminius et Laodice ne parlent ici que pour parler. Quelle différence entre Acomat dans Bajazet, et Flaminius dans ISicoméde! Acomat se trouve entre Bajazet et Roxane , qu'il veut réunir, entre Roxane et Atalide , entre Atalide et Bajazet; comme il parle convenablement, noblement, prudemment, à tous les trois.' et quel tragique dans tous ces intérêts! quelle force de raisons! quelle pureté de langage! quels vers admirables! mais dans Nicomède tout est petit, presque tout est grossier; la diction est si vicieuse qu'elle déparerait le fond le plus intéressant. (V.)

* On dit bien n'est qu'un fantôme, mais non pas «'es/ qu'une idée : la raison est que fantôme exclut la réalité, et qu'îdee ne l'exclut pas. (V.) — L'expression est véritablement impropre : cependant il n'est pas vrai de dire que le mot idée n'exclut pas souvent la réalité pour le moins autant que celui de fantôme : on dit très-bien une fortune , un succès en idée , au lieu d'un succès et d'une fortune imaginaires. Corneille a dit lui-même très-heureusement, dans Strtorius :

De pareils lieutenants n'ont de chefs qu'en idée ;

et Voltaire n'a pas condamné ce vers, qui est même, en quelque sorle, passé en proverbe. (P.)

Il suffit; je vois bien ce que c'est,

est du style comique : c'est en général celui de la pièce. (V.) 'i II faut autant que.

NICOMÈDE, AC

Mais si do leurs États Rome a son gré dispose, Certes pour son Attale elle fait peu de chose; Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner A mendier pour lui devrait moins s'obstiner. Pour un prince si cher sa réserve nvétonne ? Que ne me l'offre-t-elle avec une couronne. C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet, Moi qui tiendrais un roi pour un indigne objet , S'il venait par votre ordre, et si votre alliance Souillait entre ses mains la suprême puissance. Ce sont des sentiments que je ne puis trahir : Je ne veux point de rois qui sachent obéir ; Et, puisque vous voyez mon âiue tout entière , Seigneur, ne perdez plus menace ni prière.

FLAMIMUS.

Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement ? Madame , encore un coup, pensez-y mûrement, Songez mieux ce qu'est Rome et ce qu'elle peut faire; Et , si vous vous aimez , craignez de lui déplaire. Carthage étant détruite , Antiochus défait , Rien de nos volontés ne peut troubler l'effet : Tout fléchit sur la terre , et tout tremble sur l'onde ; Et Rome est aujourd'hui la maîtresse du monde.

La maîtresse du monde! Ah ! vous me feriez peur S'il ne s'en fallait pas l'Arménie et mon cœur ' , Si le grand Annibal n'avait qui lui succède , S'il ne revivait pas au prince Nicomède, Et s'il n'avait laissé dans de si dignes mains L'infaillible secret de vaincre les Romains. Un si vaillant disciple aura bien le courage D'en mettre jusqu'au bout les leçons en usage : L'Asie en fait l'épreuve , où trois sceptres conquis Font voir en quelle école il en a tant appris \ [être Ce sont des coups d'essai , mais si grands que peut- Le Capitole a droit d'en craindre un coup de maître ^ , Et qu'il ne puisse un jour...

FLAMINIliS.

Ce jour est encor loin , Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin , Quels dieux du liaut en bas renversent les profanes ^,

' Cette expression , placée ici ironiquement , dégénère peiUélre trop en comique. Ce n'est pas là une l)onne tr.iduction de cet admiraltle passage d'Horace : Et. cuncta tcrmrum xi(bacta, jtrœler atrocem animuni Cutonis. Ajoutez que toiil tremble sur l'onde est ce qu'on appelle une cheville, malheureusement amenée par la rime , comme on l'a dtjà remarqué tant de fois. (V.)

' Le mot école est du style familier; mais quand il s'agit d'un disciple d'Annibal, ces mots disciple, école, etc. acquièrent de la grandeur, il ne faut pas répéter trop ces ligures. (V.)

^ Coup d'essai, coup de muiire , ligure employée dans le Cid, et qu'il ne faudra pas imiter souvent. (V.)

4 Du liaul en lins, qui n'est mis là que pour faire le vers, ae peut être admis dans la tragédie. Les dieux cl les profanes ne

COKiVEILLE. — TOME I.

m III, SCÈNE m. (iw

Et que , même au sortir de ïrébie ot de Cannes, Son ombre épouvanta votre grand Aiinibal. Mais le voici ce bras à Rome si fatal.

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