‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1066 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

GRIMOALD, RODELINDE, GARIRALDE, UINULPHE.

GRIMOALD

Madame , il est donc vrai que votre âme sensible A la compassion s'est rendue accessible; Qu'elle fait succéder dans ce cœur plus humain La douceur à la haine et l'estime au dédain , Et que , laissant agir une bonté cachée , A de si longs mépris elle s'est arrachée?

RODELINDE.

Ce cœur dont tu te plains , de ta plainte est surpris : Comte , je n'eus pour toi jamais aucun mépris ; Et ma haine elle-même aurait cru faire un crime De t'avoir dérobé ce qu'on te doit d'estime.

Quand je vois ta conduite en mes propres Étals Achever sur les cœurs l'ouvrage de ton bras, Avec ces mêmes cœurs qu'un si grand art te donne

Je dis que la vertu règne dans ta personne;

Avec eux je te loue, et je doute avec eux

Si sous leur vrai monarque ils seraient plus heureux ,

Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance

Réparent ce qui manque à l'heur de ta naissance!

Mais , quoi qu'on en ait vu d'admirable et de grand ,

Ce que m'en dit Unulphe aujourd'hui me surprend.

Un vainqueur dans le trône , un conquérant qu'on Faisant justice à tous , se la fait à soi-même ! [aime , Se croit usurpateur sur ce trône conquis ! Et ce qu'il ote au père, il veut le rendre au fils! Comte, c'est un effort à dissiper la gloire Des noms les plus fameux dont se pare l'histoire , Et que le grand Auguste ayant osé tenter, IN'osa prendre du cœur jusqu'à l'exécuter. Je viens donc y répondre , et de toute mon âme Te rendre pour mon fils..,.

GRIMOALD

Ah ! c'en est trop , madame ; Ne vous abaissez point à des remercîments : C'est moi qui vous dois tout; et si mes sentiments...

RODELINDE.

Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite , Et que ma propre main tâche d'en arracher Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher. Car enfin cet effort est de telle nature , Que la source en doit être à nos yeux toute pure : La vertu doit régner dans un si grand projet, En être seule cause , et l'honneur seul oi)jet ; Et depuis qu'on le souille ou d'espoir de salaire , Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire , Il part indignement d'un courage abattu Où la passion règne, et non pas la vertu '.

' Androinaque dit à Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce? l'aut-il qu'un si prand cœur montre tant de faiblesse, l'A qu'un dessein si lieau , si Rrand, si généreux , Passe pour le transport d'un esprit amoureux 1 Non, non, d'un ennemi respecter la misère. Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui comliattre la rigueur, Sans me faire pajer son salut de mon cœur; Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile : Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.

On rpconnait dans Racine la mc'^ine idée, les mémos nuances que dans Corneille, mais avec celte douceur, cette mollesse, cette sensibilité et cet heureux choix de mots qui portent l'attendrissement dans l'àme. Grimoald dit à Rodelinde :

Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.

fjrinioald entend par là le fils de Rodelinde, et il veut punir pur la mort du (ils les mépris de la mère; c'est ce qui se développe au troisième acte. Ainsi Pyrrhus menace toujours Androm.Kjue d'immoler Astyanax , si elle iw se rend à ses désirs : on ne peut voir une resseml)Iance plus entière, nuis c'e.st la

PERTIIARITE, ACTE H, SGÈiXE V.

Comte, pense-s-y bien, et, pour m'avoir aimée. N'imprime point de tache à tant de renommée ; Ne crois que ta vertu , laisse-la seule agir, De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir. On publierait de toi que les yeux d'une femme. Plus que ta propre gloire , auraient touché ton âme ; On dirait qu'un héros si grand , si renonnné , Ne serait qu'un tyran s'il n'avait point aimé.

GBIMOALD.

Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire; Faites de vos mépris ma dernière victoire , Et souffrez qu'on impute à ce bras trop heureux Que votre seul amour l'a rendu généreux. Souffrez que cet amour, par un effort si juste , Ternisse le grand nom et les hauts faits d'Auguste , Qu'il ait plus de pouvoir que ses vertus n'ont eu. Qui n'adore que vous n'aime que la vertu. Cet effort merveilleux est de telle nature , Qu'il ne saurait partir d'une source plus pure; Et la plus noble enfin des belles passions Ne peut faire de tache aux grandes actions.

EODELINDE.

Comte, ce qu'elle jette à tes yeux de poussière Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière. A ces conditions rendre un sceptre conquis, C'est asservir la mère en couronnant le fils ; Et, pour en bien parler, ce n'est pas tant le rendre. Qu'au prix de mon honneur indignement le vendre. Ta gloire en pourrait croître , et tu le veux ainsi ; Mais l'éclat de la mienne en serait obscurci.

Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite , La défaite et la mort de mon cher Pertharite , D'un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits , Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits ; Et, ne pouvant les voir que d'un œil d'ennemie, Je n'y puis prendre part sans entière infamie. Ce sont des sentiments que je ne puis trahir. Je te dois estimer, mais je te dois haïr : Je dois agir en veuve autant qu'en magnanime, Et porter cette haine aussi loin que l'estime.

GBIMOALD.

Ah! forcez-vous , de grâce, à des termes plus doux Pour des crimes qui seuls m'ont fait digne de vous ; Par eux seuls ma valeur en tête d'une armée A des plus grands héros atteint la renommée; Par eux seuls j'ai vaincu, par eux seuls j'ai régné , Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné, Par eux seuls j'ai paru digne du diadème ,

ressemLlance d'un t;il)leau de Raphaël à une esquisse grossièreincnl dessinée.

Songez-y bien: il faut désormais que mon cœur.

S'il n'aime avec transport , haïsse avec fureur-

Je n'épargnerai rien dans ma juste colère,

i.e fils me répondra des mépris de la nirre. (V.)

Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime, Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait Ose faire pour vous ce qu'on n'a jamais fait.

RODELINDE.

Tu ne fais que pour toi , s'il t'en faut récompense ; Et je te dis encor que toute ta vaillance, T'ayant fait vers moi seule à jamais criminel , A mis entre nous deux un obstacle éternel.

Garde donc ta conquête , et me laisse ma gloire ; Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire : Tu l'as chassé du trône , et non pas de mon cœur.

GBIMOALD.

Unulphe, c'est donc là toute cette douceur! C'est là comme son âme , enfin plus raisonnable , Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable !

GARIBALDE.

Seigneur, souvenez-vous qu'il est temps de parler.

GBIMOALD.

Oui , l'affront est trop grand pour le dissimuler : Elle en sera punie, et, puisqu'on me méprise. Je deviendrai tyran de qui me tyrannise ; Et ne souffrirai plus qu'une indigne fierté Se joue impunément de mon trop de bonté.

BODELINDE.

Eh bien ! deviens tyran : renonce à ton estime ; Renonce au nom de juste, au nom de magnanime....

GBIMOALD.

La vengeanceest plus douce enfin que ces vains noms; S'ils me font malheureux , à quoi me sont-ils bons? Je me ferai justice en domptant qui me brave. Qui ne veut point régner mérite d'être esclave. Allez , sans irriter plus longtemps mon courroux , Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.

BODELINDE.

Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il or-

GBIMOALD. [donne.

Vous la craindrez peut-être en quelque autre per-

BODELINDE. [SOUne.

Quoi! tu voudrais...

GBIMOALD.

Allez, et ne me pressez point; On vous potUTa trop tôt éclaircir sur ce point.

( Rodelinde rentre. ) Voilà tous les efforts qu'enfin j'ai pu me faire. Tout ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire ; Et ce peu que j'ai fait , suivi d'un désaveu , Gêne autant ma vertu comme il trahit mon fou. Achève, Garibalde; Unulphe est trop crédule, Il prend trop aisément un espoir ridicule : Menace, puisque enfin c'est perdre temps qu'offrir- Toi qui m'as trop flatté , viens m'aider à souffrir.

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