LA VEUVE, ACTE I, SCÈNE IV
Ce fut paisiblement, de vrai , qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt , Soit que son bel esprit méjugeât incapable J)e lui pouvoir fournir un entretien sortable, H m'épargna si bien , que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étaient de quatre mots; Il me mena danser deux fois sans me rien dire.
CHBYSANTE.
!\Jais ensuite?
DORIS
Le reste est digne qu'on l'admire.
INIon baladin muet se retranche en un coin , Pour faire mieux jouer la prunelle de loin ; Après m' avoir de là longtemps considérée , Après m'avoir des yeux mille fois mesurée , il m'aborde en tremblant, avec ce compliment : 'c Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant. » ( Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde. ) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde , Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir : <' Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir. >■ Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire ; Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts ; Et retrouvant un peu l'usage de la voix , Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle , « Me dit-il , et jamais je n'en vis de si belle ; « Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré; « Votre éventail me plaît A'être ainsi bigarré ; « L'amour, je vous assure, est une belle chose ; « Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; « La ville est en hiver toute autre que les champs ; « Les charges à présent n'ont que trop de marchands; .'• On n'en peut approcher. »
CHRYSANTE
Mais enfin que t'en semble ?
DOBIS.
Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble , Ni qui mêle en discours tant de diversités.
CHRYSANTE
H est nouveau venu des universités , ]\ïais après tout fort riche , et que la mort d'un père , Sans deux successions que de plus il espère , Comble de tant de biens , qu'il n'est fdle aujourd'hui Qui ne lui rie au nez , et n'ait dessein sur lui.
DORIS
Aussi me contez-vous de beaux traits de visage.
CHRVSANTE.
Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage.'
DORIS
•Te douterais plutôt si je seraisau sien.
CHRYSANTE
.Te sais qu'assurément il te veut force bien ; Mais il te le faudrait , en fille plus accorte,
(•>7 Recevoir désormais un peu d'une autre sorte.
DORIS
Commandez seulement , madame , et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.
CHRYSANTE
Ma fille , te voilà telle que je souhaite.
Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite.
Géron , qui depuis peu fait ici tant de tours ,
Au déçu d'un chacun a traité ces amours :
Et puisqu'à mes désirs je te vois résolue ,
Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue.
Au regard d'Alcidon tu dois continuer.
Et de ton beau semblant ne rien diminuer.
Il faut jouer au fin contre un esprit si double.
DORIS
Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.
Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.
DORIS
Madame, avisez-y; je vous remets le tout.
CHRYSANTE
Rentre ; voici Géron , de qui la conférence
Doit rompre, ou nous donner une entière assurance,