‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 115 sur 1093 · LA VEUVE, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LA VEUVE, ACTE II, SCÈNE I

Mon cœur de sa franchise avait perdu l'usage....

CLAEICE.

Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu.

PHILISTE

C'est ce qui ne se peut : l'amour est tout de feu , Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. Un esprit amoureux , absent de ce qu'il aime , Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est ; Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme , Le silence à la bouche , et le chagrin en l'àme , Son oeil semble à regret nous donner ses regards , Et les jette à la fois souvent de toutes parts , Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son cœur, Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur : Gai, complaisant,. actif....

CLABICE.

Enfin que veux-tu dire?

PHILISTE

Que , par ces actions que je viens de décrire ,

Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher,

Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher.

CLABICE.

Pour faire un jugement d'une telle importance , Il faudrait plus de temps. Adieu ; la nuit s'avance. Te verra-t-on demain ?

Madame , en doutez-vous ?

Jamais commandements ne me furent si doux : Loin de vous , je n'ai rien qu'avec plaisir je voie', Tout me devient fâcheux , tout s'oppose à ma joie ; Un chagrin invincible accable tous mes sens.

CLABICE.

Si , comme tu le dis , dans le cœur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse.

PHILISTE

Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour.

Page 1