‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 124 sur 1093 · LA VEUVE, ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LA VEUVE, ACTE II, SCÈNE VI

Tu verrais un brasier bien autre et bien plus grand Qu'en ces faibles devoirs que ma bouche te rend.

DORIS

Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage ,

Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage ,

Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs

Ne te semblerait plus que de tristes froideurs.

Ton amour et le mien ont faute de paroles.

Par un malheur égal ainsi tu me consoles;

Et de mille défauts me sentant accabler,

Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler.

ALCIDON

Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne , Et tu ne m'aimes pas de la même façon.

DORIS

Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon ; Tu douterais à tort d'une cliose trop claire ; L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. Je meurs d'impatience , attendant l'heureux jour Qui te montre quel est envers toi mon amour ; l\Ia mère en ma faveur brûle de même envie.

ALCIDON

Hélas ! ma volonté sous un autre asservie , Dont je ne puis encore à mon gré disposer. Fait que d'un tel bonheur je ne saurais user. Je dépends d'un vieil oncle , et s'il ne m'autorise , Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise ; Tu sais que tout son bien ne regai'de que moi , Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. Mais nous le gagnerons , et mon humeur accorte Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte : Un peu de temps fait tout.

DORIS

Ne précipite rien.

Je connais ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard ; pourquoi te mettre en peine, A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? Ce qui le plaît m'agrée; et ce retardement , Parce qu'il vient de toi , m'oblige inihument.

ALCIDON

De moi ! C'est offenser une pure innocence.

Si l'effet de mes vœux n'est pas eu ma puissance ,

Leur obstacle me gêne autant ou i)lus que toi.

DORIS

C'est prendre mal mon sens ; je sais quelle est ta foi.

ALCIDON

En veux-tu par écrit une entière assurance ?

DORIS

Elle m'assure assez de ta persévérance;

Et je lui ferais tort d'en recevoir d'ailleurs

Uue preuve plus ample, ou des garants meilleure.

ALCIDON

Je l'apporte demain , pour mieux faire connaître...

DORIS

J'en crois si fortement ce que j'en vois paraître, Que c'est perdre du temps que de plus en parler. Adieu. Va désormais où tu voulais aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte.

ALCIDON

Ce brusque adieu m'étonne, et jen'entends pas bien...

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