‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 298 sur 1093 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ANGÉLIQUE

Commandement honteux , où ton obéissance

N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance ,

Oii ton bannissement a pour toi des appas,

Et me devient cruel de ne te l'être pas !

A quoi se résoudra désormais ma colère ,

Si ta punition te tient lieu de salaire?

Que mon pouvoir me nuit ! et qu'il m'est cher vendu !

Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu :

Je devais prévenir ton outrageux caprice ;

Mon bonheur dépendait de te faire injustice.

Je chasse un fugitif avec trop de raison ,

Et lui donne les champs quand il rompt sa prison.

Ah ! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage!

Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage !

Que j'eusse retranché de ses propos railleurs !

Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs ;

Puisqu'il m'était donné , je m'en fusse saisie;

Et sans prendre conseil que de ma jalousie,

Puisqu'un autre portrait en efface le mien ,

Cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien.

Vains projets , vains discours, vainc et fausse aiiéf-eance!

Et mes bras et son cœ-ur manquent à ma vengeance !

Ciel , qui m'en vois donner de si justes sujets, Donne-m'en des moyens , donne-m'en des objets. Où me dois-je adresser ? Qui doit porter sa peine? Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine?

De mille désespoirs mon cœur est assailli ; Je suis seule punie, et je n'ai point failli. Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle; Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle , De recevoir un traître, un ingrat , sous ma loi , Et trouver du mérite en qui manquait de foi. Ciel , encore une fois , écoute mon envie ; Fais que de mon esprit je puisse le bannir, Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir !

Que je m'anime en vain contre un objet aimable ! Tout criminel qu'il est , il me semble adorable; Et mes souhaits , qu'étouffe un soudain repentir, En demandant sa mort, n'y sauraient consentir.

Restes impertinents d'une flamme insensée. Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée; Ou, si vous m'en peignez encore quelques traits , Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits.

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