‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 342 sur 1093 · MÉDÉE, ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

MÉDÉE, ACTE I, SCÈNE V

Quoi ! madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler? Kt faut-il perdre ainsi des menaces en l'air ' ? Les plus ardents transports d'une haine connue Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue, Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir. Pour repousser vos coups , ou pour les prévenir. Qui peut , sans s'émouvoir, supporter une offense , Peut mieux prendre à son point le temps de sa ven- Kt sa feinte douceur, sous un appât mortel, [geance; !\Iène insensiblement sa victime à l'autel.

MÉDÉE

Tu veux que je me taise et que je dissimule ! Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule ; L'âme en est incapable en de moindres malheurs , Et n'a point où cacher de pareilles douleurs. Jason m'a fait trahir mon pays et mon père , Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, Sans support, sans amis, sans retraite , sans bien, La fable de son peuple, et la haine du mien : Nérine, après cela tu veux que je me taise! Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise , De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour. Et forcer tous mes soins à servir son amour.'

NÉRINE

Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites ^ Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes, Considérez qu'à peine un esprit plus remis Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.

MÉDÉE

L'âme doit se roidir plus elle est menacée,

Et contre la fortune aller tête baissée ,

La choquer hardiment, et , sans craindre la mort.

Se présenter de front à son plus rude effort.

• J'ai déjà dit que je ne ferais aucune remarque sur le style de cette tragédie, qui est vicieux presque d'un bout à l'autre. J'observerai seulement ici , à propos de ces rimes dissimuler et en l'air, qu'alors on prononçait dissimidair pour rimer à l'air. J'ajouterai qu'on a été longtemps dans le préjugé que la rime doit être pour les yeux. C'est pour cette raison qu'on faisait rimer cher à bûcher. Il est indubitable que la rime n'a été inventée que pour l'oreille. C'est le retour des mêmes sons , ou des sons à peu près semblables, qu'on demande, et non pas le retour des mêmes lettres. On fait rimer abhorre, qui a deux rr , avec encore, qui n'en a qu'une; par la même raison, terre peut rimer h père; ma.is je me hdte ne peut rimer avec je me flatte, parce que flatte est bref, et hdte est long. (V.)

Il ne faut point adopter sans restriction ce principe, que la rime n'a été inventée que pour l'oreille; autrement, un singulier pourrait très-bien rimer avec un pluriel : il n'est pour elle aucune différence entre empire et conspirent. (P.)

* Quelques personnes désapprouvent nos poètes d'avoir reçu le mot madame dans le style de la tragédie : pourquoi , disentelles, n'ont-ils pas reçu de même monsieur? On y a suppléé par A(/r/?(e«r; et madame, adressé aux femmes, est comme .w/r/nt'wr. Dans les tragédies espagnoles et italiennes, on s'adresse aux femmes en prononçant leur nom. Rodrigue, dans le Cid, dit toujours Chimène ; Cinna dit toujours hmil/c; et la <'^»nliilcnle même d'Emilie l'appelle par son nom. ( L. R.vci.m;. )

Cette lâche ennehiie a peur des grands courages ' , Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.

NÉRINE

Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir.?

MÉDÉE

Il trouve toujours lieu de se faire valoir.

NÉRINE

Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite , Pour voir en quel état le sort vous a réduite. Votre pays vous hait , votre époux est sans foi : Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

MÉDÉE

Mol, IMoi , dis-je , et c'est assez *.

NÉRINE

Quoi! vous seule, madame?

MÉDÉE

Oui , tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux , Et le sceptre des rois, et le foudre des dieux.

' Cela est imîlé de Sénèque, et enchérit encore sur le mauvais goût de l'original :

Foriuna fortes metuit, ignavospremit.

Corneille appelle la fortune lâche. Toutes les tragédies qui précédèrent sa Médée sont remplies d'exemples de ce faux bel esprit. Ces puérilités furent si longtemps en vogue , que l'abbé Cotin, du temps même de Boileau et de Molière, donna à la fièvre l'épithète d'/wf/ra/e; cette ingrate de tièvrequiattaquait insolemment le beau corps de mademoiselle de Guise, où elle était si bien logée. (V.)

^ Ce moi est célèbre ; c'est le Medea superest de Sénèque. Ce qui suit est encore une traduction de Sénèque ; mais , dans l'original et dans la traduction, ces vers affaiblissent la grande idée que donne, Moi, dis-je, et c'est assez. Tout ce qui explique un grand sentiment l'énervé. On demande si le Medca superest est sublime. Je répondrai à cette question que ce serait en effet un sentiment sublime, si ce moi exprimait de la grandeur de courage. Par exemple, si, lorsque Iloratius Codés défendit seul un pont contre une armée , on lui eût d(s mandé : Que vous reste-t-il.^ et qu'il eut répondu : AJoi , c'eût été du véritable sublime : mais ici il ne signifie que le pouvoir de la magie; et puisque Médée dispose des éléments, il n'est pas étonnant qu'elle puisse, seule et sans autre secours, se venger de tous ses ennemis. (V.)

Boileau, dont l'autorité en matière de goût peut l)alancer celle de Voltaire, trouvait le wo/ de Médée sublime. » Peut-on « nier, dit-il , qu'il n'y ait du sublime, et du sublime le plus « relevé, dans ce monosyllabe moi? Qu'est-ce donc qui frappe « dans ce passage, sinon la lierté audacieuse de cette magi- « cienne, et sa confiance dans son art? » Nous convenons pourtant que le merveilleux de Médée rend ce sujet plus propre à l'opéra, qui est un théâtre de prestiges, qu'à la scène française , qui doit être un spectacle d'hommes , un spectacle d'instruction publique. (P.)

Moi, dis-je, et c'est assez. Des gens difficiles ont prétendu que ce dernier hémisticl»! affaiblissait la beauté du moi : c'est se tromper étrangement; bien loin de diminuer le sublime, il l'achève , car le premier »w/ pouvait n'être qu'un élan d'audace désespérée, mais le second est de réflexion. Elle y a pensé, et elle insiste : Moi, dis-je, et c'est assez. Le premier étonne, le second fait trembler quand on songe que c'est Médée qui le prononce. (La H.)

MKDÉE, ACTE

NRlilNE.

L'impétueuse ardeur d'un courage sensible

A vos ressentiments figure tout possible :

ÎSIais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.

MÉDÉE

Mon père, qui l'était, rompit-il mes projets ?

NÉIIINE.

Non ; mais il fut surpris , et Créon se défie : Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie.

MÉUÉE.

Las! je n'ai que trop fui ; cette infidélité

D'un juste châtiment punit ma lâcheté.

Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie ,

Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie,

Il n'eilt point vu Creuse , et, cet objet nouveau

JN'eiU point de notre hymen étouffé le flambeau.

NÉBINE.

Fuyez encor, de grâce.

MÉDÉE

Oui , je fuirai , Nérine ; Mais, avant, de Créon on verra la ruine. Je brave la fortune; et toute sa rigueur, Kii m'ùtant un mari , ne m'ôte pas le cœur; Sois seulement fidèle, et sans te mettre en peine, Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.

NÉRiNE , seule.

Madame... Elle me quitte au lieu de m'écouter. Ces violents transports la vont précipiter; D'une trop juste ardeur l'inexorable envie Lui fait abandonner le souci de sa vie. Tâchons, encore un coup , d'en divertir le cours. Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.

Page 1