SCÈNE II
CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE , soldats.
CBÉON.
Quoi ! je te vois encore ! Avec quelle impudence Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? Ignores-tu l'arrêt de ton baimissement?
Fais-tu si peu de cas de mon commandement ? Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace ! Ses yeux ne sont que feu ; ses regards , que menace ! Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi.
Va , purge mes États d'un monstre tel que toi ; Délivre mes sujets et moi-même de crainte.
MÉDÉE
De quoi m'accuse-t-on .? quel crime, quelle plainte Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur?
CBÉON.
Ah! l'innocence même, et la même candeur ' !.
' C'est dans la scène de Sénèque, qui a servi de modèle à celle-ci , qu'on trouve ce beau vers :
Si judicas , cognosce ; si régnas , jubé.
N'es-tu que roi ? commande. Es-tu juge ? examine.
C'est dommage que Corneille n'ait pas traduit ce vers : il l'aurait bien mieux rendu.
Ah ! rinnoccnce même , et la mè^ne candeur ! QuiB causa pellat innocens tnulier rogat.
Cette ironie est, comme on voit , de Sénèque. La ligure de l'ironie lient presque|toujours du comi<iue; car l'ironie n'est autre cliosc qu'une raillerie. L'éloquence souffre cette (igure en prose. Démosthène et Cicéron l'emploient quelquefois. Homère et Virgile n'ont pas dédaigné même de s'en servir dans l'épopée ; mais dans la tragédie, il faut l'employer sobrement; il faut qu'elle soit nécessaire , il faut que le personnage se trouve dans des circonstances où il ne puisse s'expliquer autrement , ou iJ soit oblige de cacher sa douleur, et de feindre d'applaudir îi cequ'il déteste.
Racine fait parler ironiquement Axiane à Taxile, quand eUe lui (Ut :
Approche, puissant roi.
Grand monarque de rinde ; 8n parle ici de toi.
Il met aussi quelques ironies dans la bouclie d'Uermione ;
MKDÉSv, ACTE IL SCliNE TT.
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MMée csl un miroir de vertu signalée : Quelle inhumanité de l'avoir exilée!
Barbare, as-tu si tôt oublié tant d'horreurs ? Tiepasse tes forfaits , repasse tes fureurs , Et de tant de pays nomme quelque contrée Dont tes méchancetés te permettent l'entrée. Toute la Thessalie en armes te poursuit : Ton père te déteste, et l'univers te fuit ; I\Ie dois-je en ta faveur charger de tant de haines , VA sur mon peuple et moi faire tomber tes peines? Va pratiquer ailleurs tes noires actions; J'ai racheté la paix à ces conditions.
MÉDÉE
Ivâche paix , qu'entre vous , sans m'avoir écoutée , Pour m'arracher mon bien vous avez complotée ! Paix , dont le déshonneur vous demeure éternel ! Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel , Son crime eût-il cent fois mérité le supplice , D'un juste châtiment il fait une injustice.
CRÉON
Au regard de Pélie , il fut bien mieux traité ; Avant que l'égorger tu l'avais écouté?
MÉDÉE
Écouta-t-il Jason , quand sa haine couverte L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte ? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain? Apprenezquelle était cette illustre conquête , Et de combien de morts j'ai garanti sa tête.
Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux ; Des tourbillons de feux s'élançaient de leurs yeux , Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine ;
mais dans ses autres tragédies il ne se sert plus de ceUe figure. Remarquez , en général , que l'ironie ne convient point aux passions: elle ne peut aller au cœur; elle sèche les larmes. Il y a une autre espèce d'ironie qui est un retour sur soi-même , et qui exprime parfaitement l'excès du malheur. C'est ainsi qu'Oresle (lit, dans YAndromaque :
Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance.
C'est ainsi que Gualiraozin disait , au milieu des flammes : Et moi, suis-je sur un lit de roses? Cette figure est très-nohle et très-tragi(iue dans Oreste ; et dans Cualimozin elle est sublime. Ohservez que toutes les scènes semblables à celle-ci sont toujours froides; il convient rarement au tragique de parler longtemps du passé. Ce poème est natum rébus ugendis : ce doit être une action. (V.)
Racine n'a pas cessé d'employer l'ironie toutes les fois que son sujet l'a demandé : cette figure convient bien à l'indignation, à la fierté , à la vengeance , en un mot .i toutes les passions violentes. Il s'en est servi en maitre dans Dritiainiciis, dans Ipkiycnic, dans Bajnzet, et même dans Athalie. Cette réponse d'Abner à Mathan :
Eh quoil Mathan , d'un prêtre est-ce là le langage?
n'est-elle donc pas de l'ironie la plus amère? Que dis-je; l'ironie, dans ce passage, ne s'élève-l-elle pas jusqu'au sublime? iP.)
Eux domptés , on entrait en de nouveaux hasards;
Il fallait labourer les tristes champs de Mars ,
Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre ,
Dont la stérilité , fertile pour la guerre ,
Produisait à l'instant des escadrons armés
Contre la même main qui les avait semés.
]\Iais , quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite,
La toison n'était pas au bout de leur défaite :
Un dragon, enivré des plus mortels poisons
Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons.
Vomissant mille traits de sa gorge enflanunée
La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ;
Jamais étoile , lune, aurore, ni soleil,
Ke virent abaisser sa paupière au sommeil :
Je l'ai seule assoupi ; seule , j'ai par mes charmes
Mis au joug les taureaux, et défait les gendarmes.
Si lors à mon devoir mon désir limité
Eût conservé ma gloire et ma fidélité ,
Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes ,
Que devenaient Jason et tous vos Argonautes ?
Sans moi , ce vaillant chef, que vous m'avez ravi ,
Eût péri le premier, et tous l'auraient suivi.
Je ne me repens point d'avoir, par mon adresse ,
Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce;
Zéthès , et Calais , et Pollux , et Castor,
Et le charmant Orphée , et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;
Je vous les verrai tous posséder sans envie :
Je vous les ai sauvés , je vous les cède tous ;
Je n'en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle :
Il est mon crime seul , si je suis criminelle ; .
Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait :
Si vous me punissez , rendez-moi mon forfait.
Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime.
Que me faire coupable et jouir de mon crime?
CRÉON
Va te plaindre à Colchos.
MÉDÉE
Le retour m'y plaira.
Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira : Je suis prête à partir sous la même conduite Qui de ces lieux aimés préci[)ita ma fuite. O d'un injuste affront les coups les |)lus cruels ! Vous faites différence entre deux criminels ! Vous voulez qu'on l'honore, et quededeuxcomj)Iicos L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!
CRÉON
Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part , est trop homme de bien :
Le séparant de toi , sa défense est facile ;
Jamais il n'a trahi son pèrs ni sa ville;
Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains;
Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins;