‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 353 sur 1093 · JASON, NÉRINE · texte numérisé non relu

JASON, NÉRINE

JASON

Nérine, eh bien , que dit, que fait notre exilée ? Dans ton cher entretien s'est-elle consolée ? Veut-elle bien céder à la nécessité?

' C'est ici un grand exemple de l'abus des monologues. Une suivante qui vient parler toute seule du pouvoir de sa maîtresse est d'un grand ridicule. Celte faute de faire dire ce qui arrivera par un acteur qui parle seul, et qu'on introduit sans raison, était très-commune sur les théâtres grecs et latins : ils suivaient cet usage, parce qu'il est facile. Mais on devait dire aux Ménandre, aux Aristophane, aux Plante: Surmontez la diflicullé; inslruisez-nous du fait sans avoir l'air de nous instruire ; amenez sur le théAtre des personnages nécessaires qui aient des raisons de se parler; qu'ils m'expliquent tout sans jamais s'adresser à moi; que je les voie agir et dialoguer; sinon, vous êtes dans l'enfance de l'arl. (V.)

NERINE.

Je trouve en son chagrin moins d'animosité; De moment en moment son âme plus humaine Abaisse sa colère, et rabat de sa haine : Déjà son déplaisir ne vous veut plus de mal.

JASON

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal. Toi , qui de mon amour connaissais la tendresse, Tu peux connaître aussi quelle douleur me presse. Je me sens déchirer le cœur à son départ : Creuse en ses malheurs prend juême quelque part , Ses pleurs en ont coulé ; Créon même en soupire , Lui préfère à regret le bien de son empire ; Et si, dans son adieu, son cœur moins irrité En voulait mériter la libéralité ; Si jusque-là Médée apaisait ses menaces , Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces ; Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts Lui seraient , sans réserve , entièrement offerts , Et, malgré les malheurs où le sort l'a réduite. Soulageraient sa peine et soutiendraient sa fuite.

NÉRIINE.

Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement, 11 faut en adoucir le mécontentement.

Cette offre y peut servir ; et par elle j'espère , A vec un peu d'adresse , apaiser sa colère ; Mais, d'ailleurs, toutefois n'attendez rien de moi, S'il faut prendre congé de Creuse et du roi ; L'objet de votre amour et de sa jalousie De toutes ses fureurs l'atu'ait tôt ressaisie.

JASON

Pour montrer sans les voir son courage apaisé ■ , Je te dirai , JVérine, un moyen fort aisé; Et de si longue main je connais ta prudence , Que je t'en fais sans peine entière confidence.

Créon bannit Médée , et ses ordres précis Dans son bannissement enveloppaient ses fils : La pitié de Creuse a tant fait vers son père , Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère. Elle lui doit par eux quelque remercîment ; Qu'un présent dé sa part suive leur compliment : Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune , Et n'est à son exil qu'une charge importune , T,ui gagnerait le cœur d'un prince libéral , Et de tous ses trésors l'abandon général. D'une vaine parure, inutile à sa peine, Elle peut acquérir de quoi faire la reine : Creuse, ou je me trompe , en a quelque désir,

' Convenons que ce n'est pas un trop bon moyen d'apaiser une femme et une mère que de lui arracher ses enfants et de lui prendre ses habits. Celte invention de comédie produit une catastrophe horrible; mais ce contraste même d'une intrigue faible et basse, avec un dénoùment épouvantable, l'orme uiio bigarrure (|ui révolte tous les esprits cultivés. ( V. )

Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir. Mais la voici, qui sort ; souffre que je l'évite : Ma rencontre la trouble , et mon aspect l'irrite.

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