‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 426 sur 1093 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances : l'une, que Chiinène ne pouvant s'empêcher de reconnaître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyait en D. Rodiigue, quoiqu'il eût tué son père {estaba prendada de sus partes ), alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le fît punii' suivant les lois; l'autre, que ce mariage se lit au gré de tout le monde ( à todos estaba à cuento ). Deux clu-oniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman , et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos Français ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on lit de Chimène et de son mariage dans son siècle même , où elle vécut en un tel éclat , que les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant ses deux filles. Quelques-unes ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre ; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée, dans son livre, de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Deux romances espagnoles, que je vous donnerai ensuite de cet avertissement, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de iMitits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires; et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoii- fait connaître en Fran(M3 , et m'y être fait connaître par elle , je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a vécu , sans dessein de justifier la façon, dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a tiaitée avant moi, D. Guiilem de Castro, (pii, dans une autre comédie qu'il intitule Enganarsc en- (juiïando, fait dire à une princesse de Béani :

A mirar Bien cl mondo , que el tener Apetitos que vencor,

Y ocasioncs que deiar.

Examinan el valor

En la muger, yo dixera Lo que siento, porque fuera Ljizlmiento de ini honor.

Pero malicias fundadas En honras mal entendidas De tentaciones veiicidas Hazen culpas declaradas :

Y assi , la que el flcssnar Con el rp.sisUr upunta, Vencc dos vp/.cs , .si junta Con ol resislir el callar

C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en présence du roi et de l'infante. Je dis en présence du roi et de l'infante , parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement égales, \)om parler en termes de notre Aristote, et changent suivant les circonstances des lieux , des personnes , des temps et des occasions , en conservant toujours le même principe.

Au reste , je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie ; el qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me servh- de ses paroles mêmes , dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, el qui ne fiul pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant |que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache , et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étaient lors les affaires du Cid, il ne fallait, pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stupide, on ne pouvait pas ignorer que, comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non , ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole , et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections', quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et qu 'Aristote en avait fait pour son siècle et \)o\xï des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand iiomme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, (|ue les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent êtic divers,

ROMANrj<:S,

selon que ces deux ( irconslances sonl diverses, il a été droit aux nioiiveiiieiUs de l'âme dont la natiiie ne ciiange point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans cdie de ses auditeurs; il a clierché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur efTet partout dés la création du monde , et qui seront capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé, et n'a pas môme prescrit le nombre des actes , qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui.

Et certes, je serais le premier qui condamnerais le Cid, s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe; mais, bien loin d'en demeurer d'accord , j'ose dire que cet heureux poème n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions ( permettez - moi cette épithète) que demande ce grand maître aux excellentes tragédies , et qui se trouvent si rarement assemblées dans un môme ouviage , qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité, (lu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul Œdipe. La première est que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui, par quelque trait de faiblesse humaine qui ne soit pas un crime , tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point d'un emiemi, ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà , pour en parler pleinement , la véritable et seule cause de tout le succès du Cid, en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du tiiéàtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises.

ROMANCE PRIMEKO.

Delante el rey de Léon > :■ .

Dofia Ximena una tarde

Se pone â pedir justicia

Por la muerle de su padre,

Para contra el Cid la pide,

Don Rodrigo de Bivare,

Que huerfana la dcxô,

Niiia, y de inuy poca edade.

Si tengo razon , o non ,

Bien, rey, lo alcanzas y sabes,

Que les negocios de honra

No pueden disimularse.

Cada dia que amancce

Veo al lobo de mi sangre

Caballero en un cabalio

Por danne mayor pcsare.

Mandale, liucn rey, pues pucdcs

Que no me ronde mi (-aile ,

Que no s<^ vcnga en iinigi'rcs

F.l lioinbrf que nuiclio vale.

Si mi padre alrento al suyo, Bifii lia vengadé .1 su padre, Qu<> si honras pagaron uuutIos , Para su disculpa baslcn.

Encomendada me ticnes , No consientas que me agravicn , Que el que a rai se liziere , A tu corona se faze.

Callcdcs , dofia Ximena , Que me dades pena grande , Que yo dare l)uen remcdio Para todos vuostros maies.

Al Cid no le he de ofender.

Que es horabre que mucho vale ,

Y me detiende mis reynos ,

Y quiero que me los guarde.

Pero yo faré un partido Con el, que no os este maie, De lomalle la palabra

Para que con vos se case.

Contenta (juedô Ximena , Con la merced que le faze, Que quien huerfana la lizô Aqucsse mismo la ampare.

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