D. SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE
D. SA.NCHE.
Oui , madame , il vous faut de sanglantes victimes :
' Cette faute tant reprochée à Corneille d'avoir violé l'unité de lieu pour violer les lois de la bienséance, et d'avoir fait aller Rodrigue dans la maison même de Chimène, qu'il pouvait si aisément rencontrer au palais; cette faute, dis-je, est de l'auteur espaj.'nol : quelque répugnance qu'on ait à voir Rodrigue chez Chimène, on oublie presque où il est, on n'est occupé que de la situation. Le mal est qu'il ne parle qu'à une conliil-jnte.
On n'a point de colère pour un supplice : c'est un barbarisme.
Corneille, au lieu que j'évite cent morts, avait d'abord mis :
Et d'un beur sans pareil je me verrai combler.
On ne pouvait guère corriger plus mal. L'idée d'éviter tant de morts ne doit pas se présenter à un homme qui la cherche. Ces crut morts sont une expression vague , un vers fait à la hâte ; il ne se donnait ni le temps ni la peine de chercher un mot propre pl un tour élégant. On ne connaissait pas encore celte pureté de diction , et cette éloquence sage et vraie que Racine trouva par un travail assidu, et par une méditation profonde sur le génie de notre langue. (V.)
Avoir de In coUrc pour ou contre un supplice, n'est pas ce que Corneille a dit ou voulu dire. Rodrigue dit à Elvireque Cliimène ne peut avoir trop de colère pour le punir et pour venger la mori du comte. L'expression est vicieuse sans doute, mais non dans le sens que Voltaire v donne. (P.)
III, SCÈxNE m.
Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;
Et je n'entreprends pas, à force de parler.
Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
Mais si de vous servir je puis être capable,
Employez mon épée à punir le coupable;
Employez mon amour à venger cette mort :
Sous vos commandements mon bras sera trop fort ' .
CHIMÈNE
Malheureuse !
D. SANCHE
De grâce , acceptez mon service.
CHIMÈNE
J'offenserais le roi , qui m'a promis justice.
D. SANCHE
Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur. Que bien souvent le crime échappe à sa longueur ; Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes : La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.
CHIMÈNE
C'est le dernier remède ; et s'il y faut venir, Et que de mes malheurs cette pitié vous dure , Vous serez libre alors de venger mon injure.
D. SANCHE
C'est l'unique bonheur où mon âme prétend ; Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.