SCÈNE III
CHIMÈNE, ELVIRE
CHIMÈNE
Enfin je me vois libre, et je puis, sans contrainte, De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte ; Je puis donner passage à mes tristes soupirs , Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. IMon père est mort , Elvire ; et la première épée Dont s'est armé Rodrigue , a sa trame coupée. Pleurez , pleurez, mes yeux , et fondez-vous en eau ! La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau ' , Et m'oblige à venger, après ce coup funeste. Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.
' Quelque insipidité qu'on ait trouvée dans le personnage de don Sanche, il me semble qu'il fait là un effet très-heureux en augmentant la douleur de Cliimène; et ce mot niallieureuse , qu'elle prononce sans presque l'écouler, est sublime. Lorstju'un personnage qui n'est rien par lui-même sei-là faire valoir le caractère principal, il n'est point de trop. (V.)
' Scudéri trouvait là trois moitiés. Cette affectation, cette apostrophe à ses yeux ont paru à tous les critiques Une puérilité dont on ne trouve aucun exemple dans le théâtre grec ,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Par quel art cependant ces vers touchent-ils? N'est-ce point que la moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, porte dans l'àme une idée attendrissante qui subsiste encore malgré les vers qui suivent? (V.)
LE CID, ACTE III, SCÈiNE IV.
KLVIKE.
lU'pobt'z-vous , madame '.
CHIMÈiNE.
Ah ! que mal à propos Dans un malheur si grand tu parles de repos! Par où sera jamais ma douleur apaisée, fi je Tie puis haïr la main qui Fa causée? VA que dois-je espérer qu'un tourment éternel , Si je poursuis un crime , aimant le criminel !
ELVIRE
Il vous prive d'un père , et vous l'aimez encore !
CHIMÈNE
C'est peu de dire aimer, Elvire, je l'adore ; ]Ma passion s'oppose à mon ressentiment; l^edans mon ennemi je trouve mon amant ; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère , Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père : Il l'attaque, il le presse , il cède, il se défend , Tantôt fort , tantôt faible , et tantôt triomphant : Mais , en ce dur combat de colère et de flamme , 1 ! déchire mon cœur sans partager mon ame ; l'A quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir. Je ne consulte point pour suivre mon devoir; Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige ; Mon cœur prend son parti ; mais , malgré son effort , Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
ELVIRE
Pensez- VOUS le poursuivre?
CHIMÈNE
Ah ! cruelle pensée !
Et cruelle poursuite où je me vois forcée! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir : I\la mort suivra la sienne, et je le veux punir!
ELVIRE
Quittez, quittez , madame, un dessein si tragique; ]\e vous imposez point de loi si tyrannique.
CHIMÈRE
Quoi ! mon père étant mort et presque entre mes bras. Son sang crîra vengeance, et je ne l'orrai^ pas! Mon cœur, honteusement surpris par d'autres char- Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes! [mes. Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur Sous un lâche silence étouffe mon honneur^ !
' Dcscaiisa, qu'on lit dans l'espagnol, n'cst-il pas un mol pins (■'iicrKiciuc et plus noble que Hejmsez-voits , tnadiniir/' l.c motde rrposcr est un peu de la comédie, el ne peut guen> cire adr-'ssc qu'a une personne fatiguée. Dans la tragédie , on peut proposer le repos à un conquérant, pourvu que cette idée soit ennoblie. ( V.)
^ (',<! futur du verbe ouïr n'est plus usité.
■' L'n honneur n'est point étouffé sons nn lâche silence; il
ELVIRE
Madame , croyez-moi , vous serez excusable D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable, Contre un amant si cher : vous avez assez fait; Vous avez vu le roi , n'en pressez point l'effet : Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.
chimï:ne.
Il y va de ma gloire , il faut que je me venge ; Kt de quoi que nous flatte un désir amoureux , Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.
ELVIRE
Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.
CHIMÈNE
Je l'avoue.
ELVIRE
Après tout , que pensez-vous donc faire ?
CHIMÈINE.
Pour conserver ma gloire et finir mon ennui , Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui '.