‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 451 sur 1093 · D. RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE · texte numérisé non relu

D. RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE

D. RODRIGUE

Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre' , Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre.

CHIMÈNE

Elvire , où sommes-nous , et qu'est-ce que je voi ? Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi !

D. RODRIGUE

N'épargnez point mon sang : goûtez , sans résistance , La douceur de ma perte et de votre vengeance.

CHIMÈNE

Hélas!

D. RODRIGUE

Écoute-moi.

CHIMENE

Je me meurs.

D. RODRIGUE

Un moment.

semhlequ'un silence soit un poids qu'on mette sur l'honneur. (V.)

On n'étouffe un honneur ni dans un lâche, ni sous un lâche silence; mais ce qu(; Voltaire ajoute, qu'il semble que ce silence soit un poids qu'on mette sur l'honneur, est du style de la parodie ; style peu convenable, et avec lequel on pourrait jeter du ridiculesurdetrés-beaux vers. Voltaire s'est permis quel(|uefois ce genre de critique indigne de lui, et très-déplacé d'ailleurs lorsqu'il s'agit de Corneille. ( V.)

' Ce vers excellent renfernu^ toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le caractèredeChimène. Puisque ce vers estdans l'espagnol, l'original contenait les vraies beautés qui tirent la fortune du Cid français. (V.)

^ Il fallait dire de me poursuivre. M'enip('rher de vicrc est languis'-.Mil , 1 1 n'cxiirimc pas donnez-moi tu mort. ( V.)

CHIMÈINE.

\i\ , laisse-moi mourir.

D. RODBIGUE.

Quatre mois seulement; Apres , ne me réponds qu avecque cette épce.

CHiMi:>E.

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée!

D. BODPaGL'E.

!\Ia Chiniène...

CHIMÈi\E.

Ote-moi cet objet odieux , Qui reproclie ton crime et ta vie à mes yeux.

D. EOORIGUE.

iU'garde-Ie plutôt pour exciter ta liaine, Pour croître ta colère , et pour hâter ma peine.

CniMÈNE.

Il est teint de mon sang.

D. RODRIGUE

Plonge-le dans le mien ; Kt fais-lui perdre ainsi la teinture du tien'.

CHIMÈNE

A h ! quelle cruauté , qui tout en un jour tue Le père j)ar le fer, la fille par la vue ! < )te-moi cet objet , je ne le puis souffrir : Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!

D. RODRIGUE

Je fais ce que tu veux , mais sans quitter l'enviL'

De finir par tes mains ma déplorable vie ;

Car enfin n'attends pas de mon affection

Un lâche repentir d'une bonne action.

L'irréparable effet d'une chaleur trop prom[)ie

Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur,

.l'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur :

Je l'ai vu , j'ai vengé mon honneur et mon père ;

Je le ferais encor, si j'avais à le faire :

Ce n'est pas qu'en effet, contre mon père et moi ,

!\la (lamme assez longtemps n'ait combattu pour toi ;

Juge de son pouvoir : dans une telle offense

J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance,

Kéduit à te déplaire , ou souffrir un affront ,

J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop pronqn ,

Je me suis accusé de trop de violence;

Kl la beauté, sans doute, emportait la balance,

A moins que d'opposer à tes plus forts appas

' Cela n'a point clé repris par l'Académie ; mais jfi doute que celte teirilun; réussit aujourd'liui. Le désespoir n'a pas de réflexions si lines , et j'oserais ajouter si fausses : une épée est éf^alemenl rou;;ie de quelque sang que ce soit, ce n'est point du tout une teinture diffcrenle. 'tout ce qui nesl pas exactenieni vrai révolte les Ixms i-sprils. Il faul (|u'une nirluplinre soi! na turdic, vraie, luinlmuse, qu't llu ccliappe ii la piission ( V )

III, SCÈNE ly.

Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas ;

Que malgré cette part que j'avais en ton âme,

Qui m'aima généreux me haïrait infâme;

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix ,

C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et , quoique j'en soupire ,

Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire;

Je t'ai fait une offense , et j'ai dû m'y porter

Pour effacer ma honte , et pour te mériter ;

IMais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon

C'est maintenant à toi que je viens satisfaire : [père,

C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.

J'ai fait ce que j'ai du, je fais ce que je dois.

Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime :

Immole avec courage au sang qu'il a perdu

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

CIIIMÈNE.

Ah , Rodrigue! il est vrai , quoique ton ennemie.

Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie;

Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs ,

Je ne t'accuse point , je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage.

Demandait à l'ardeur d'un généreux courage :

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien ;

î\Iais aussi , le faisant , tu m'as appris le mien.

Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire ;

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :

IVIéme soin me regarde , et j'ai , pour m'alïliger.

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.

Hélas! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père ,

]\Ion âme aurait trouvé dans le bien de le voir

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;

Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes,

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

.Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu ;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine ,

Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n'attends pas de mon affection

De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne ,

i\la générosité doit répondre à la tienne :

Tu t'es , en m'offensant, montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. RODRIGUE

Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne ;

Il demande ma tête , et je te l'abandonne;

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt ;

Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.

Attendre après mon crime une lente justice.

C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.

Je mourrai trop heureux mour;iiit d'un coup si beau.

LE CTD, ACTK III, SCÈNE V,

CniMEiNF.

Va, je suis ta partie, et non pas ton hoiirrenu. Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

D. r.ODRIOUE.

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne , Ta générosité doit répondre à la mienne; Et pour venger un père emprunter d'autres bras , Ma Cbimène, crois-moi , c'est n'y répondre pas : Ma main seule du mien a su venger l'offense. Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

CniMÈNE.

Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! .le suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. IMon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

D. RODBIGUE.

Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ? Au nom d'un père mort , ou de notre amitié , Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

CHIMÈNE

Va , je ne te hais point.

D. RODRIGUE

Tu le dois.

CHIMÈNE

Je ne puis.

D. RODRIGUE

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, Que ne publîront point l'envie et l'imposture ! Force-les au silence, et, sans plus discourir, Sauve ta renommée en me faisant moinir.

CHIMÈNE

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ; Et je veux que la voix de la plus noire envie Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis , Sachant que je t'adore et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ ; Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. La seule occasion qu'aura la médisance.

C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence : Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

D. RODRIGUE

Que je meure!...

CniMF.NF.

Va-t'en.

D. RODRIGUE

A quoi te résous-tu?

CHIMÈNE

IMalgré des feux si beaux qui troublent ma colère, Je ferai mon possible à bien venger mon père; IMais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir. Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

D. RODRIGUE

O miracle d'amour ' !

CHIMÈNE

o comble de misères!

D. RODRIGUE

Que de maux et de pleurs nous coiUeront nos pères !

CHIMÈNE

Rodrigue, qui l'eût cru...

D. RODRIGUE

Cbimène, qui l'eût dit...

CHIMÈNE

Que notre heur fût si proche , e.t si tôt se perdît ?

D. RODRIGUE

Et que si près du port , contre toute apparence , Un orage si prompt brisât notre espérance?

CHIMÈNE

Ah! mortelles douleurs!

D. RODRIGUE

Ah! regrets superllus!

CHIMÈNE

Va-t'en , encore un coup , je ne t'écoute j)lus.

D. RODRIGUE

Adieu ; je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

CHIMÈNE

Si j'en obtiens l'effet , je t'engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi. Adieu ; sors , et surtout garde bien qu'on te voie.

ELVIRE

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie...

CHIMÈNE

Ne m'importune plus , laisse-moi soupirer, .Te cherche le silence et la nuit pour pleurer.

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse : Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;

• o mirarh' cramoiir ! f,oinl)\c n{\':\Ui\n CP.IU'. louchante scùne, et nVst point dans IVspaj^nol. ( V.)

* Quoi(|ii(Thc/. k'sc'lianj^iTs, i«jinqui itiiiiriiialiiiiifiil ces ru-

Toujours quelques soucis en ces événements

Troublent la pureté de nos contentements.

A u milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte ;

Je nage dans la joie , et je tremble de crainte.

J'ai vu mort l'ennemi qui m'avait outragé;

Et je ne saurais voir la main qui m'a vengé.

En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,

Tout cassé que je suis , je cours toute la ville :

Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur

Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.

A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre.

Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;

Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,

Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.

Je ne découvre point de marques de sa fuite ;

Je crains du comte mort les amis et la suite ;

Leur nombre m'épouvante, et confond ma raison.

Rodrigue ne vit plus , ou respire en prison .

Justes cieux ! me trompé-je encore à l'apparence ,

Ou si je vois enfin mon unique espérance !

C'est lui , n'en doutons plus ; mes vœux sont exaucés ,

Ma crainte est dissipée , et mes ennuis cessés.

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