‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 455 sur 1093 · EI.VIRE · texte numérisé non relu

EI.VIRE

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix ; Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

CIIIMÈINE.

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

ELVIRE

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges, Le nonmie de sa joie et l'objet et l'auteur, Son ange tutélaire , et son libérateur.

CHIMÈKE,

Et le roi , de quel œil voit-il tant de vaillance?

ELVIRE

Rodrigue n'ose encor paraître en sa présence ; Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés , Et demande pour grâce à ce généreux prince Qu'il daigne voir la main qui sauve la province.

CHIMÈNE

Mais n'est-il point blessé?

ELVIRE

.Te n'en ai rien appris.

Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.

CHIMÈNE

Reprenons donc aussi ma colère affaiblie : Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie ? On le vante, on le loue, et mon cœur y consent! ]\Ion honneur est muet , mon devoir impuissant ! Silence, mon amour, laisse agir ma colère; S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père; Ces tristes vêtements, oh']e lis mon malheur. Sont les premiers effets qu'ait produits sa valeur; Et quoi qu'on die ailleurs d'un cœur si magnanime , Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments , Voile , crêpes , habits , lugubres ornements , Pompe où m'ensevelit sa première victoire. Contre ma passion soutenez bien ma gloire; Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir. Parlez à mon esprit de mon triste devoir, Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

ELVIRE

Modérez ces transports, voici venir l'infante.

LE CID, ACTE IV, SCÈNE Ilf.

SCEME il.

L'INFAKTE, CHIMÉNE, LÉOIVOR , ELYIRE.

l'infante'.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIMÈNE

Prenez bien plutôt part à la commune joie ,

Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie ,

Madame : autre que moi n'a droit de soupirer.

Le péril dont Rodrigue a su vous retirer,

Kt le salut public que vous rendent ses armes ,

A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes :

Il a sauvé la ville , il a servi son roi ;

Kt son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

l'infante.

Ma Cliimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

CHIMÈNE

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; Et je l'entends partout publier hautement Aussi brave guerrier que malheureux amant.

l'infante.

Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? Ce jeune INIars qu'il loue a su jadis te plaire; Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois : Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix ;

CHIMÈNE

Chacun peut la vanter avec quelque justice, !\Iais pour moi sa louange est un nouveau supplice. Ou aigrit ma douleur en l'élevant si haut : le vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. A h ! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante ! [te : I*lus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augnien- Cependant mon devoir est toujours le plus fort, Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

l'infante.

Hier ce devoir te mit en une haute estime ' ; î,'effort que tu te fis parut si magnanime , Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour. Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle.'

' Pour toutes ces scènes (!e l'infante, on convient unanimement de leur inutilité bisipide; et celle-ci est d'autant plus superflue que Cliimène y répète avec faiblesse ce qu'elle vient de dire avec force â sa confidente. (V.)

* Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille : l'unité de temps n'était pas encore une règle bien reconnue. Cependant si la querelle du comte et sa niortarrivenfla veille au soir, et si le lenelemain tout est fini à la même heure, l'unité de temps est observée. Les évém-ments ne sont point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est assez vraisemblable. (V.)

CHIMENE

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

l'ikfante.

Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui. Rodrigue maintenant est notre unique appui. L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du IMaure. Le roi même est d'accord de cette vérité , Que ton père en lui seul se voit ressuscité; Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique , Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi ! pour venger un père est-il jatnais permis De livrer sa patrie aux mains des ennemis.' Contre nous ta poursuite est-elle légitime? Et pour être punis avons-nous part au crime ? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser: Je te voudrais moi-même en arracher l'envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

CHIMÈNE

Ah ! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté ; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse , Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers , J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

l'infante. C'est générosité quand, pour venger un père, Notre devoir attaque une tête si chère; I\Iais c'en est une encor d'un plus illustre rang. Quand on donne au public les intérêts du sang. JNon , crois-moi , c'est assez que d'éteindre ta flannne; II sera trop puni s'il n'est plus dans ton àme. Que le bien du pays t'impose cette loi : Aussi bien que crois-tu que t'accorde le roi ?

CHIMÈNE

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire.

l'infante.

Pense bien , ma Chimène , à ce que tu veux faire. Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

CHIMÈNE

Après mon père mort, je n'ai point à choisir.

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