‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 479 sur 1093 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CURIACE, CAiAIILLE, JULIE.

CURIACE

N'en doutez point , Camille , et revoyez un homme Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome ' ; Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains », J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ; Et comme également en cette extrémité Je craignais la victoire et la captivité...

CAMILLE

Curiace , il suffit , je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste ^ ,

Et ton cœur , tout à moi , pour ne me perdre pas ,

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu'un autre considère ici ta renommée.

Et te blâme , s'il veut , de m'avoir trop aimée 4.

Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer;

Plus ton amour paraît , plus elle doit t'aimer ;

Et , si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître ,

Plus tu quittes pour moi , plus tu le fais paraître.

Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer^

tains mots , et dans ses décisions grammaticales ; son génie l'appelait à de plus grandes choses. (P. ) ■ Camille vient de dire à la fin de la scène précédente :

.... Jamais ce nom (d'époux) ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Uome.

On ne permet plus de répéter ainsi un vers. (V. )

Nous doutons qu'on ne permit plus une répétition de ce genre : elle nous parait naturelle; elle peut même avoir de la grâce. (P.)

* Rougir est employé ici en deux acceptions différentes. Le.s mains rouges de sang , elles ne sont rouges en un autre sens que quand elles sont meurtries par le poids des fers , mais cette ligure ne manque pas de justesse , parce qu'en effet il y a de la rougeur dans l'un et dans l'autre cas. (V.)

^ Il est bien étrange que Camille interrompe Curiace pour le soupçonner et le louer d'être un lâche. Ce défaut est grand, et il était aisé de l'éviter. Il était naturel que Curiace dit d'abord ce qu'il doit dire ; qu'il ne commençât point par répéter les vers de Camille, par lui dire qu'i7 acru que Camille aimait Rome et la gloire, quelle mépriserait sa chaîne, et haïrait sa victoire; et que, comme il craint la victoire et la captivité... etc. De tels propos ne sont pas à leur place ; il faut aller au fait : Semperad evcntumfestinal. (V. )

4 Ces vers condamnent trop l'idée de Camille, que son amant est traître à son pays. Il fallait supprimer toute cette tirade. ( Y. )

5 Ce mot endurer est du style de la comédie : on ne dit que dans le discours le plus inmWi^T., j'endure que , je n'endure pat

HORACE, ACTE I, SCÈiNE III.

Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer,

Ne préfère-t-il point l'État a sa famille ?

JNe regarde-t-il point Rome plus que sa (ille?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi?

T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?

CURIACE

11 m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignait assez une entière allégresse ; Mais il ne m'a point vu , par une trahison , Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville , J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre , on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.

D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle ; Je soupirais pour vous en combattant pour elle ; Et s'il fallait encor que l'on en vînt aux coups , Je combattrais pour elle en soupirant pour vous. Oui , malgré les désirs de mon âme charmée , Si la guerre durait , je serais dans l'armée : C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE

La paix! Et le moyen de croire un tel miracle ?

JULIE

Camille , pour le moins croyez-en votre oracle ■ , Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.

CUEIACE.

L'aurait-on jamais cru! Déjà les deux armées , D'une égale chaleur au combat animées , Se menaçaient des yeux , et marchant fièrement , N'attendaient , pour donner, que le commandement ; Quand notre dictateur devant les rangs s'avance. Demande à votre prince un m.oment de silence ; Et l'ayant obtenu : « Que faisons-nous , Romains , « Dit-il , et quel démon nous fait venir aux mains ^? « Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes : « Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, « Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds , 0 Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux ;

que. Le terme endurer ne s'admet dans le style noble qu'avec un accusatif, les peines que f endure. (V.)

• On sent ici coml)ien Sabine ferait un meilleur effet que la confidente Julie. Ce n'est point à Julie à dire, sachons pleinement; c'est toujours à la personne la plus intéressée à interroger. (V.)

* J'osedireque dans ce discours imité de Tite-Live, l'auteur français est au-dessus du romain , plus nerveux , plus touclinnt ; et quand on songe qu'il était {{énépar la rime et par une langue embarrassée d'articles , et (jui souffre peu d'inversions , (ju'il a surmonté toutes ces diflicultcs, (ju'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours, c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. Il n'y a que tant et tant de nœuds à reprendre. (V.)

« Nous ne sommes qu'un sang ci qu'un peuple on doux villes:

« Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles ,

« Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs ,

« Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs?

« Nos ennemis communs attendent avec joie

« Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie ,

«Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout

« Dénué d'un secours par lui-même détruit. [fruit ,

« Us ont assez longtemps joui de nos divorces ' ;

« Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

« Et noyons dans l'oubli ces petits différends

" Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

" Que si l'ambition de commander aux autres

« Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,

" Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,

« Elle nous unira , loin de nous diviser.

« Nommons des combattants pour la cause comnmne ;

<< Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;

« Et , suivant ce que d'eux ordonnera le sort ,

« Que le faible parti prenne loi du plus fort :

« Mais sans indignité pour des guerriers si braves ,

« Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

« Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

« Que de suivre en tous lieux les diapeaux du vainqueur.

« Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. »

11 semble qu'à ces mots notre discorde expire :

Chacun , jetant les yeux dans un rang ennemi ,

Reconnaît un beau-frère , un cousin , un ami ;

Ils s'étonnent comment leurs mains , de sang avides ,

Volaient, sans y penser, à tant de parricides.

Et font paraître un front couvert tout à la fois

D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce cboix.

Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée

Sous ces conditions est aussitôt jurée : [choisir,

Trois combattront pour tous; mais pour les mieux

Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir :

Le vôtre est au sénat , le nôtre dans sa tente.

CAMILLE

0 dieux , que ce discours rend mon âme contente !

CURIACE

Dans deux heures au plus , par un commun accord , Le sort de nos guerriers réglera notre sort. [me : Cependant tout est libre, attendant qu'on les nom- Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome ; D'un et d'autre côté l'accès étant permis , Chacun va renouer avec ses vieux amis ». Pour moi , ma passion m'a fait suivre vos frères ; Et mes désirs ont eu des succès si prospères ,

' Ca'. mot de divorces, s'il ne signifiait que des querelles , serait impropre : mais ici il dénote les(|U(!rollPs de deux peuples unis; et parla il est juste, nouveau, et excellent. (V.)

' On doit avouer ((ue renouer avec ses vieux amis est de In pro.se familière, ((u'ilfautévi 1er dans le style tragique; biencatcndu qu'on ne sera jamais ampoulé. (V.)

2G2 HOR.VCE, ACTE

Oue l'auteur de vos jours m'a promis à demain ' Le, bonheur sans pareil de vous donner la main '. Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?

CAMILLE

Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.

CURIACE

Venez donc recevoir ce doux commandement ^, Qui doit mettre le comble à mon contentement-

CAMILLE

Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères , Et savoir d'eux encor la fin de nos misères ^.

JULIE

Allez , et cependant au pied de nos autels Jirai rendre pour vous grâces aux immortels.

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