HORACE, ACTE III, SCÈNE V
Que feriez-vous , ma soeur, au poinl où je me vois , Si vous aviez à craindre autant (jue je le dois , Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens , et des pertes égales ?
CAMILLE
Parlez plus sainement de vos maux et des miens : Chacun voit ceux d'autruid'un autre œil quelessiens, Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux ; L'hymen qui nous attache en une autre famille ' Nous détache de celle où l'on a vécu iille ; On voit d'un œil divers des nœuds si différents , Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents : Mais , si près d'un hymen , l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins (pi'un frère; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible , et nos vœux confondus. Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; ~ Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter. Pour moi j'ai tout à craindre , et rien à souhaiter.
SABINE
Quand il faut que l'un meure et parles mains de l'autre, (^est un raisonnement bien mauvais que le vôtre ^. Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien diffé- C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents : [rents, L'hymen n'efface point ces profonds caractères ; Pour aimer un mari , l'on ne hait pas ses frères ; La nature en tout temps garde ses premiers droits; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix : Aussi bien qu'un époux ils sontd'autres nous-mêmes; Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes ,3 ;
ium fcsiinat; mais quel homme l'a toujours observée? J'avouerai que Sliakespeare est, de tous les aut(!urs tragiques, celui ou l'on trouve le moins de ces scènes de pure conversalion : il y a presque toujours quelque chose de nouveau dans ciiacune (le ses scènes; c'est, ii la vérité, aux dépens des régies et de la bienséance et de la vraisemblance; c'est en entassant, vingt années d'événements les uns sur les autres, c'est en mêlant le grotesque au terrible ; c'est en passant d'un cal)aret à un champ de bataille, et d'un cimetière à un trône; mais enlin il attache. 1,'art serait d'attacher et de surprendre toujours , sans aucun de ces moyens irréguliers et burlesques tant employés sur les théâtres espagnols et anglais. (V.)
• Il faut attache à une autre famille : d'ailleurs ces vers sont trop familiers. (V.)
* Ce mot seul de raisonnement est la condamnation de cette scène et de toutes celles qui lui ressemblent. Tout doit être action dans une tragi'die; non que chaque scène doive être un événement, mais cha(|ue scène doit servir à nouer ou à dénouer l'intrigue; clia(jue discours doit être préparation ou obstacle. C'est en vain qu'on cherche à mettre des contrastes entre les caractères dans ces scènes inutiles , si ces contrastes ne produisent rien. (V.)
3 Ce beau vers est d'iuie grande vérité; il est triste qu'il soit perdu dans une aniplilication (V.)
Mais l'amant qui vous charnieet pour qui vous brûlez' Ne vous est, après loul, que ce que vous voidez ; Une mauvaise humeur, un peu de jalousie , En fait assez souvent passer la fantaisie. Ce que peut le caprice , osez-le par raison , Et laissez votre sang hors de comparaison : C'est crime qu'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires. Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter. Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; Maispour vous, le devoir vous donne, dans vos plain- Où porter vos souhaits, et terminer vos craintes, [tes,
CAMILLE
Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais : Vous ne connaissez point ni l'amour ni ses traits ' : On peut lui résister quand il commence à naître. Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître , Et que l'aveu d'un père , engageant notre foi , A fait de ce tyran un légitime roi :
Il entre avec douceur, mais il règne par force ' ; Et quand l'âme une fois a goûté son amorce. Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut 4 : Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles '•".