‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 511 sur 1093 · HORACE, ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

HORACE, ACTE IV, SCÈNE V

HOBACE.

Rome n'en veut point voir après de tels exploits , Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

CAMILLE

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu , Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublirai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant Paur me faire oublier sa perte en un moment ?

HORACE

Que dis-tu , malheureuse?

CAMILLE

O mon cher Curiace!

HOBACE.

0 d'une indigne sœur insupportable audace' ! Jj'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur ' ! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire ! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! Suis moins ta passion , règle mieux tes désirs , Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs : Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme , et songe à mes trophées ; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc , barbare , un cœur comme le tien ^ ; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme , Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme : .Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ; Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée , Qui , comme une furie attachée à tes pas , Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,

' Obsonpz que la colère du vieil Horaci- contre son lils était trés-intéressan(e, et que celle de son lils contre sa sieur est révoltante et sans aucun intérêt. C'est que la colère du vieil Horace supposait le malheur de Rome; aulieu que le jeune Horace ne se rael en coIitc que contre une fenmie qui pli-ure et qui crie, et (|u"il faut lai.sser crier et pleurer. Cela est historique, oui; mais cela nest nullement tragique, Dulleuienl Ihéiilral. (V.)

^ Le reproche est évidemment injuste. Horace lui-mènic devait plaindre Curiace : c'est son beau-frère ; il n'y a plus d'ennemis, les deux peuples u'en font plus qu'un. 11 a dit lui-même, au second acte, qaHt aurait voulu racheter de sa vie le sang de Curiace. (V.)

3 Ces plaintes seraient plus touchantes, si l'amour de Camille avait été le sujet de la pièce; mais il n'en a été que l'épisode, on y a sf)i)pè à peine : on n'a été occupé que de Rome. Vn petit intérêt d'amour interrompu ne peut plus reprendre une vraie force. Le cirur doit saigner par degrés dans la tragédie , et tou tours des mêmes coups redouI>lés , et surtout variiS». ( V )

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des chaf- Et que jusques au ciel élevant tes exploits , [ mes , Moi-même je le tue une seconde fois!

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envie ! Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité !

HORACE

O ciel ! qui vit jamais une pareille rage! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage , Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime , aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ' ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés ! Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie ; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers !

' Ces imprécations de Camille ont toujours été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les actrices (jui ont joué ce rôle. Plusieurs juges sévères n'ont pas aimé le iwiiirir de plaisir; ils ont dit que l'iiyperboie est si forte, qu'elle va jusqu'à la plaisanterie.

Il y a une observation à faire , c'est que Jamais les douleurs de Camille , ni sa mort , n'ont fait répandre une larme.

Pour m'arrecher des pleurs , il faut que vous pleuriez.

Mais Camille n'est que furieuse, elle ne doit pas être en colère contre Rome; elle doit s'être attendue que Rome ou All>e triompherait : elle n'a raison d'être en colère que contre Horace, qui, au lieu d'être auprès du roi après sa victoire , \ lent se vanter assez mal à propos à sa sœur d'avoir tué son amant. Encore une fois , ce ne peut être un sujet de tragédie. ( V. )

L'imprécation de Camille a toujours passé pour la plus belle qu'il y ait au théâtre', et le génie de Corneille se fait sentir dans toute sa vigueur. Camille doit s'emporter contre Rome, parce que son frère n'oppose à ses douleurs que l'intérêt de Rome, et que c'est à ce grand intérêt qu'il se vante d'immoler Curiace : l'excès de la passion , d'ailleurs , ne raisonne pas ; et si l'emportement de Camille avait moins d(^n iolence , la férocité d'Horace serait révoltante. 11 fallait amener ce trait de barbarie consacré par l'histoire, et Corneille n'avait que ce moyen de le rendre supportable. Mourir de plaisir n'est point une hyperbole (|ui aille jusqu'à la plaisanterie; c'est un dernier coup de pinceau plein de vigueur, et qui n'a pu faire naitre d'idée plaisante que dans la tête de (juelques-uns de ces bouffons de .société qui se plaisent, dit Gresset,

A semer l'ignoble parodie

Sur les fruits des talents et des dons du génie.

Que veut dire là mourir de plaisir, sinon mourir de l'excès de ravissement qu'une vengeance satisfaite peut faire éprouver ^ (P )

HORACE, ACTE IV, SCÈNE Vil.

QuV'lIe- iiiôiiK' sur soi renvorse ses murailles , Kl de ses propiTs mains ilwhire ses entrailles; Que fe courroux du ciel allume par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un délui^e de feux! i'uissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, !\Ioi seule en être cause , et mourir de plaisir ! Hoa»vcE, mettant iépée à la main, et poursuivant

sa sœur, qui s'enfuit.

(Test trop, ma patience à la raison fait place; \ a dedans les enfers plaindre ton Curiace ' !

CAMILLE, blessée, derrière le théâtre.

Ah, traître!

HORACE, reyewaM^ sur le théâtre.

Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

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