‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 525 sur 1093 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

/EMILIE

Impatients désirs d'une illustre vengeance » Dont la mort de mon père a formé la naissance , Enfants impétueux de mon ressentiment, Que ma douleur séduite embrasse aveuglément , Vous prenez sur mon ame un trop puissant empire ; Durant quelques moments souffrez que je respire , l'^t que je considère , en l'état oij je suis , Et ce que je hasarde , et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire , Et que vous reprochez à ma triste mémoire Que par sa propre main mon père massacré Du trône oiî je le vois fait le premier degré ^ ;

■ Plusieurs actrices ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même paraissait souhaiter ce retranchement : on y trouvait dci'ampliiication. Ceux qui fréquentent les spectacles disaient qu'Emilie ne devait i)as ainsi se parler à elle-même, se faire des objections et y répondre; que c'était une déclamation de rhétorique; que les mêmes choses qui seraient très-convenables quand on parle à sa confidente sont Il es -déplacées quand on s'entretient toute seule avec soimême; qu'enfin la longueur de ce monologue y Jetait de la froideur, et qu'on doit toujours supprimer ce qui n'est pas nécessaire. Cependant j'étais si touché des beautés répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui jouait fjnilie àfa remettre au théâtre; et elle fut très-bien reçue. (V.)

' Quand il se trouve des acteurs capables déjouer Cinna , on retranche assez conmiunément ce nionologiie. Le public a perdu le goût de ces déclamations; celle-ci n'est pas nécessaire à la pièce : mais n'a-l-elle pas de grandes beautés? n'cst-elle pas majestueuse, et même assez passionnée? Boileau trouvait dans ces impatients désirs, en/anls du ressentiment, embrassés par la douleur, une espèce de famille : il prétendait que les grands intérêts et les grandes passions s'expriment plus naturellement ; il trouvait que le poëte parait trop ici , et le personnage trop peu (V.)

3 Ces désirs rappellent à Emilie le meiuirede son père , el ne

CUHNRILLE. — TOME I.

Quand vous me présentez cette sanglante image , La cause de ma haine, et l'effet de sa rage ' , Je m'abandonne toute cà vos ardents transports. Et crois, pour une mort , lui devoir mille morts '. Au milieu toutefois d'une fureur si juste , )

J'aiiue encor plus Cinna que je ne hais Auguste', Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon aiuant. Oui , Cinna, contre moi moi-même je m'irrite Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien , Te demander du sang , c'est exposer le tien : D'une si haute place on n'abat point de têtes Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse, et le péril certain : Un ami déloyal peut trahir ton dessein; L'ordre mal concerté, l'occasion mal priser, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise, Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper, Dans sa ruine même il peut t'envelopper ; Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute. Ah! cesse de courir à ce mortel danger; Te perdre en me vengeant , ce n'est pas me venger. Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes ; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs La mort d'un ennemi qui coilte tant de pleurs. Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père.^ Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ? Et quand son assassin tombe sous notre effort , Doit-on considérer ce que coûte sa mort? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses.

le lui reprochent pas. Il fallait dire, vous me reprochez de ne l'avoir pas encore vanné, et non pas, vous me reprochez sa proscription; car elle n'est certainement pas cause de relie mort. (V.)

> Emilie a déjà dit quelle est la cause de sa haine ; la cause et l'effet paraissent trop recherchés. (V.)

ï Mille morts, mille el mille tempêtes, ne sont que de légères négligences auxquelles il ne faut pas prendre garde dans les ouvrages de génie , et surtout dans ceux du siècle de Corneille, mais qu'il faut éviter .soigneusement .lujoin'd'hui. (V )

3 De bons critiques, qui connaissenl l'art et le coMir luiniain, n'aiment pas qu'on annonce ainsi de sang-froid les scnlimenls de .son ca'ur;ils veulent (jue les sentiments échappent a la pa.ssion. Ils trouvent mauvais qu'on dise : J'aime plus celui-ci que je ne hais celui-là ; je sens refroidir mon mouvement bouillant; Je m'irrite contre moi-mime , j'ai de la fureur : ils veulent que cette fureur, cet amour, celle haine, ces bouillants mouvements, éclatent sans que le personnage vous en avertisse. C'est le grand art d(^ Racine. Ni Phèdre, ni Iphigénie, ni Agrippine, ni Roxane, ni Monime, ne débutent par venir étaler leurs sentiments secrets dans un monologue, et par raisonner sur les intérêts de leurs passions : mais il faut toujours se souvenir que c'est Corneille qui a débrouillé l'art, et que si ces ampliliciations de rhétorique sont un défaut aux yeux des connaisseurs , ce défaut est réparé par de très grandes beautés. (V.)

lu

290 CINNA , ACTE

De jeter dans mon cœur vos indignes faiblesses -, Et toi qui les produis par tes soins superflus , Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus ■ : Lui céder, c'est ta gloire; et le vaincre, ta honte : Montre-toi généreux , souffrant qu'il te surmonte ; Plus tu lui donneras , plus il te va donner. Et ne triomphera que pour te couronner.

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