‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 531 sur 1093 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. Quoi , tous deux ! et sitôt que le conseil est pris !

CINNA

Je ne vous puis celer que sou ordre m'étonne ; Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne ; Maxime est comme moi de ses plus confidents , Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.

yKMILIE.

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même , Cinna , ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême ; Et, puisque désormais tu ne peux me venger, Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père • ; N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment ; Et ne me réduis point à pleurer mon amant.

CINNA

Quoi ! sur l'illusion d'une terreur panique . Trahir vos intérêts et la cause publique ! Par cette lâcheté moi-même m'accuser, Et tout abandonner quand il faut tout oser ! Que feront nos amis si vous êtes déçue ?

EMILIE

Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?

CINNA

S'il est pour me trahir des esprits assez bas , Ma vertu pour le moins ne me trahira pas ; Vous la verrez, brillante au bord des précipices , Se couronner de gloire en bravant les supplices , Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra. Et le faire trembler alors qu'il me perdra.

Je deviendrais suspect à tarder davantage. Adieu. Raffermissez ce généreux courage.

S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux » : Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie, Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

EMILIE

Oui , va , n'écoute plus ma voix qui te retient ; Mon trouble se dissipe , et ma raison revient. Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse. Tu voudrais fuir en vain , Cinna , je le confesse ; Si tout est découvert , Auguste a su pourvoir

' Peut-être ces pleurs , disent les critiques sévères, sont un peu trop de commande: peut-être n'est-il pas bien naturel (|u'on pleure son père au bout de vingt ans; et il est certain ((ue les spectateurs ne pleurent point ce Toranius, père d'Emilie. Mais si Corneille s'élève ici au-dessus de la nature, il ne choque point la nature : c'est mw. beauté pluliU qu'un défaut. (V.)

• IJoileau reprenait cet heureux cl malheureux : il y trouvait trop de recherche et je n(' sais (pioi d'alamliiqué. On peut dire heureux dans mon malheur, l'exact et l'élégant Racine l'a dit; mais être à la fois heureux et malheureux, expliquer et retourner cette antithèse, celte énigme, cela n'est pas do la véritable éloquence. (V.) "^

CINNA, ACTE II, SCÈNE I

A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. Porte , porte chez lui cette maie assurance , Digne de notre amour, digue de ta naissance ; Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain , Et par un beau trépas couronne un beau dessein. Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne; Ta mort emportera mon âme vers la tienne ; Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups...

CINNA

Ah ! souffrez que tout mort je vive encore en vous ; Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous saurez venger l'amant avec le père. Rien n'est pour vous à craindre; aucun de nos amis Ne sait ni nos desseins, ni ce qui m'est promis ; Et, leur parlant tantôt des misères romaines, Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines , De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts , D'un si parfait amour ne trahit les secrets ; Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.

EMILIE

Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie , Puisque dans ton péril il me reste un moyen De faire agir pour toi son crédit et le mien : !Mais si mon amitié par là ne te délivre , N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. Je fais de ton destin des règles à mon sort, Et j'obtiendrai ta vie , ou je suivrai ta mort '.

CINKA.

Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.

EMILIE

Va -t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime ^

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