SCENE PREMIERE
AUGUSTE, CINNA, MAXIME, iROurE de
COUBTISANS.
AUGUSTE
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous , Cinna, demeurez , et vous, INIaxime, aussi. ( Tous se retirent, à la réseroe de Cinna et de Maxime. ) Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
• Je suivrai ta mort n'exprime pas ce que l'auteur veut dire , je mourrai après toi. (V. )
* Seulement fait la un mauvais effet; car Cinna doit se souvenir de son entreprise et de ses amis. — On ne remarque ces légères inadvertances qu'en faveur des étrangers et des commençants. (V.)
^ Corneille , dans son examen de Cinna, semble se condam-
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde. Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang , Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang ',
ner d'avoir manqué à l'unité de lieu. Le premier acte , dit-il, se passe dans l' appartement d'Emilie, le second dans celui d'JugusIe; mais il fait aussi réflexion que l'unité s'étend à tout le palais; il est impossible que cette unité soit plus rigoureusement observée. Si on avait eu des théâtres véritables , une scène semblable à celle de Vicence, qui représentât plusieurs appartements , les yeux des spectateurs auraient vu ce que leur esprit doit suppléer. C'est la faute des constructeurs quand un théâtre ne représente pas les différents endroits ou se passe l'action, dans une même enceinte, une place, un temple, un palais, un vestibule, un cabinet, etc. Il s'en fallait beaucoup que le théâtre fut digne des pièces de Corneille. C'est une chose admirable sans doute d'avoir supposé cette délibération d'Auguste avec ceux mêmes qui viennent de faire serment de l'assassiner : sans cela , cette scène serait plutôt un beau morceau de déclamation qu'une belle scène de tragédie. (V.)
' Cet empire absolu, ce pouvoir sottverain, la terre et l'onde, tout le monde, et cet illustre rang, sont une redondance, un pléonasme, une petite faute.
Fénelon, dans sa lettre à l'Académie sur l'éloquence, dit : « Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours « trop fastueux ; je ne trouve point de proportion entre l'em- « phase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna et « la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint. » Il est vrai : mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé .sur le théâtre que dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les bornes.
L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédien:, chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation dans l'habillement, dans la déclamation , et dans les gestes. On voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coi (le d'une perruque carrée qui descendait par-devant jusqu'à la ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier, et surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges. Auguste, ainsi déliguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre de marionnettes, était quelque chose de bien étrange; il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins , et Maxime et Cinna étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée répondait parfaitement à cet étalage; et surtout Auguste ne manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un noble dédain , en prononçant ces vers :
Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan tlatteur la présence importune.
Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait cojnme des courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués ainsi. Auguste n'a point encore purlé avec bonté, avec amitié à Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir absolu sur la terre et sur l'onde : on e.st même un peu surpris qu'il leur propose tout d'un coup son abdication de l'empire, et qu'il les ait demandés avec tant d'empressement pour écouter une résolution si soudaine, sans aucune préparation , sans aucun sujet, sans aucune raison prise de l'état présent des choses.
Lorsque Auguste examinait avec Agrippa et avec Mécène s'il devait conserver ou abdiquer sa puissance , c'était dans des occasions critiques qui amenaient naturellement c^tte délibération , c'était dans l'intimité de la conversation , c'était dans des effusions de cœur. Peut-être cette scène eût-elle été plus vraisemblable, plus théâtrale , plus intéressante, si Auguste avait commencé par traiter Cinna et Maxime avec amitié, s'il leur
CINNA, ACTE II, SCÈINE I
Enfin tout ce qu'adore en iv.d iiaute fortune
D'un courtisan flatteur la présence importune ,
N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit ,
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
L'ambition déplaît quand elle est assouvie ' ,
D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
Et comme notre esprit , jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi , n'ayant plus où se prendre , Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre ^ J'ai soubaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais , en le soubaitant , je ne l'ai pas connu : Dans sa possession j'ai trouvé pour tous cbarmcs D'effroyables soucis , d'éternelles alarmes , Mille ennemis secrets , la mort à tous propos ^ , Point de plaisir sans trouble , et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême :
avait parlé de son abdication comme d'une idée qui leur était dtyà connue; alors la scène ne paraîtrait plus amenée comme par force , uniquement pour faire un contraste avec la conspiration. Mais , malgré toutes ces observations , ce morceau sera toujours un chef-d'œuvre par la beauté des vers , par les détails, par la force du raisonnement, et par l'intérêt même qui doit en résulter; car est-il rien de plus intéressant que de voir Auguste rendre ses propres assassins arbitres de sa destinée? Il serait mieux , j'en conviens , que cette scène eût pu être préparée ; mais le fond est toujours le même , et les beautés de détail , qui seules peuvent faire les succès des poètes, sont d'un genre sublime. (V.)
' Ces maximes générales sont rarement convenables au théâtre ( comme nous le remarquons plusieurs fois ) , surtout quand leur longueur dégénère en dissertation; mais ici elles sont à leur place. La passion et le danger n'admettent point les maximes : Auguste n'a point de passion, et n'éprouve point ici de dangers ; c'est un homme qui réfléchit , et ses réflexions mêmes servent encore à justifier le projet de renoncer à l'empire. Ce qui ne serait pas permis dans une scène vive et passionnée est ici admirable. ( V. )
^ Quelque crainte que mon père eût de parler de vers à mon frère quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui lit apprendre par cœur des endroits de China; et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers :
Et, monté aur le faîte, il aspire à descendre,
« Remarquez bien cette expression, lui disnit-ii avec enthou- " siasme. On dit : Aspirer à monter; mais il faut connaître le " cœur humain aussi bien que Corneille l'a connu, pour avoir « su dire de l'ambitieux , qu'il aspire a. descendre. » On ne croira point qu'il ait affecté la modestie lorsqu'il parlait ainsi en particulier à son lils : il lui disait ce qu'il pensait. ( L. Racine. )
Racine admirait surtout ce vers, et le faisait admirer par ses enfants. Eneffet, ce mot aspire, qui d'ordinaire s'emploie avec s'élever, devient une beauté frappante quand on le joint à descendre : c'est cet heureux emploi des mots qui fait \a belle poésie, et qui fait passer un ouvrage à la poslérilé. (V.)
^ La mort à tous propos est trop familier. Si ces légers défauts se trouvaient dans une tirade fail)le , ils l'affaibliraient encore; mais ces négligences ne choquent personne dans un morceau si supérieurement écrit : ce sont de petites pierres entourées de diamants ; elles en reçoivent de l'éclat , el n'eu ôtenf point. (V.)
Le grand César mon père en a joui de même ; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé , Que l'un s'en est démis , et l'autre l'a gardé : Mais l'un , cruel , barbare , est mort aimé , tranquille , Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre , tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire , Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre méfait peur; Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur ; Et l'ordre du destin qui gêne nos peiisées N'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé. Et par où l'un périt, un autre est conservé. Voilà , mes chers amis , ce qui me met en peine. j Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène • , Pour résoudre ce point avec eux débattu , Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains , et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami , non comme souverain ; Rome, Auguste , l'État , tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle , et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.
CINNA
Malgré notre surprise ' , et mon insuffisance , Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance. Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher ; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire , Que vous allez souiller d'une tache trop noire , Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; Et plus le bien qu'on quitte est noble , grand , exquis ,
' Auguste eut en effet, à ce qu'on dit, cette conversation avec
Agrippa et Mécénas : Dion Cassius les fait parler tous deux; mais qu'il est faible et stérile en comparaison de Corneille !
Dion Cassius fait ainsi parler Mécénas : Consultez plutôt les besoins de la patrie que la voix du peuple, qui, sembluhic aux enfants, iynore ce qui lui est profitable ou nuisi/ilf. La république est comme un l'aisscau battu de la tempête, elc. Comparez ces discours à ceux de Corneille, dans lesquels il avait la difficulté de la rime à surmonter.
Cette scène est un traité du droit des gens. La différence que Corneille établit entre l'usurpation et la tyrannie était une chftse toute nouvelle; et jamais écrivain n'avait élalé des idées politiques en prose aussi fortement que Corneille les appiofdiidit en vers. (V.)
^ Ce mot est la critique du peu de préparation donnée i cette scène. En effet, csî-il naturel ([u'AiiRustc veuille ainsi abdi(|uer tout d'un coup sans aucun sujft , sans aucune raison nouvelle? (V.)
Plus qui lose quitter le juge mal acquis. Wiinprimez pas, seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; Vous l'êtes justement , et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État. Piome est dessous vos lois par le droit de la guerre ' Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces , Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César ; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire , ou faire comme lui '. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste , César fut un tyran , et son trépas fut juste , Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point , seigneur, les tristes destinées ; Vn plus puissant démon veille sur vos années : On a dix fois sur vous attenté sans effet , Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait ^. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; Il est des assassins , mais il n'est plus de Brute : I'">nfin , s'il faut attendre un semblable revei's , Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de T^Iaxiine.
MAXIME
Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver, Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête. Il a fait de l'État une juste conquête : IVIais que, sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter. Qu'il accuse par là César de tyrannie , Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.
Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien ; Chacun en liberté peut disposer du sien ; 11 le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire ,
' Comme il faut des remarquos prammalicales, surtout pour les étrangers, on est obligé d'avertir que dessous est adverbe, et n'est point préposition : Esi-il dessus? eslril dessous? il est sous vous; il est sous lui. (V.)
* Le mot ÛP faire est prosaïque et vague : régner comme lui eut mieux valu. (V.)
3 On ne sait point à quoi se rapporte le perdre; on pourrait entendre par ce vers, ceux qui ont attenté sur vous se sont perdus. 11 faut éviter ce mot faire, surtout à la lin d'un vers; petite remarque, mais utile. Ce mot faire est trop vague : il ne présente ni idée déterminée ni image; il est lâche, il est prosaïque. (V.) — Le perdre se rapporte évidemment et nécessairement à César. On a tenté inutilement dix conspirations contre Auguste , et il n'en a fallu qu'une pour perdre César. Par quelle étrange inattention ce sens si naturel iieut-jl être échappe à Vultoirc?(P.)
CINNA, ACTE II, SCÈNE I
Et seriez devenu , pour avoir tout dompté ,
Esclave des grandeurs où vous êtes monté!
Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent.
Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;
Et faites hautement connaître enfin à tous
Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.
Votre Rome autrefois vous donna la naissance ■ ;
Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;
Et Cinna vous impute à crime capital
La libéralité vers le pays natal » !
Il appelle remords l'amour de la patrie!
Par la haute vertu la gloire est donc flétrie ,
Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris.
Si de ses pleins effets l'infamie est le prix -^ !
Je veux bien avouer qu'une action si belle
Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle,
Mais commet-on un crime indigne de pardon ^,
Quand la reconnaissance est au-dessus du don ?
Suivez , suivez , seigneur, le ciel qui vous inspire :
Votre gloire redouble à mépriser l'empire ;
Et vous serez fameux chez la postérité,
Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.
Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême.
Mais pour y renoncer il faut la vertu même;
Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner.
Après un sceptre acquis , la douceur de régner ^.
Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome , Où , de quelque façon que votre cour vous nomme , On hait la monarchie ; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi , ne fait pas moins d'horreur. Ils passent *> pour tyran quiconque s'y fait maître ;
' La tyrannie du vers amène très-mal à propos ce mot oiseux autrefois. (V.)
' Le pays natal n'est pas du style noble. La libéralité n'est pas le mot propre : car rendre la liberté à sa pairie est bien plus que libcralitas Augusti. (V.)
3 Celte phrase n'a pas la clarté, l'élégance , la justesse nécessaires. La vertu est donc un objet digue de nos mépris, si l'infamie est le prix de ses pleins effets. Remarquez de plus qu'infamie n'est pas le mot propre : il n'y a point d'infamie à renoncer à l'empire. (V.)
-i La rime a encore produit cet hémistiche, indigne de pardon : ce n'est assurément pas un crime impardonnable de donner plus qu'on n'a reçu. Les vers, pour être bons, doivent avoir l'exactitude de la prose, en s'élevant au-dessus d'elle. ( V. )
5 Après vn sceptre acquis; cet hémistiche n'est pas heureux , et ces deux vers sont de trop après celui-ci :
Mais pour y renoncer il faut la vertu même.
C'est toujours gâter une belle pensée que de vouloir y ajouter; c'est une abondance vicieuse. (V.)
6 Les éditeurs modernes ( et sous cette dénomination nous comprenons tous ceux postérieurs à Thomas Corneille) ont mis ce verbe au singulier. Voltaire a même pris soin de jusdlier cette leçon , en disant : « Cet il qui était autrefois un tour très- « heureux; la tyrannie de l'usage l'a aboli. Il est un tyran cet. lui qui asservit son pays; il est un perfide celui qui
CINNA, ACTE II, SCENE I
Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître • ; Qui le souffre a le cœur lâche , mol , abattu » , Kt pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez , seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater. Et que ce mouvement qui vous vient d'agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers. Il est beau de mourir maître de l'univers; Riais la plus belle mort souille notre mémoire , Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.
CINNA
Si l'amour du pays doit ici prévaloir, C'est son bien seulement que vous devez vouloir; Et cette liberté, qui lui semble si clière. N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire. Plus nuisible qu'utile , et qui n'approche pas De celui qu'un bon prince apporte à ses Etals : Avec ordre et raison les homineurs il dispense , Avec discernement punit et récompense, Et dispose de tout en juste possesseur, Sans rien précipiter, de peur d'un successeur. INIais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tu- La voix de la raison jamais ne se consulte ; [multe : Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, L'autorité livrée aux plus séditieux.
Ces petits souverains qu'il fait pour une année, Voyant d'un temps si court leur puissance bornée , Des plus heureux desseins font avorter le fruit , De peur de le laisser à celui qui les suit ; [ncnt,
Conune ils ont peu de part aux biens dont ils ordon- Dans le champ du public largement ils moissonnent, Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement : Le pire des États , c'est l'État populaire 3.
« maïKjiie à ia parole. On a encore conservé ce tour : Ifs so7it « durKjcreux ces ennemis du théâtre, ces rigoristes ou- « très. »
Mais les ('éditions publiées par Corneille de son vivant, celle même donnée par son frère en icu'i, sont uniformes sur ce point , et portent ;7s ;îf»sst';i<, au pluriel. Tuut fait présumer que Cr)rneille, sous-entcndant les Romains, remplacés ici par le pronom , a voulu donner à passer une sinnilicalion active que ce verhe n'a pas conservée. Le sens de ce vers est : Les Jiomains tiennent pour tyran quiconque s'y fait mattre.
' Voilà encore de cette abondance suiierflueel stérile. Pourquoi celui (pji aime un usurpateur est-il Iraiire? Il n'est certainement pas traiire parce; ([u'il l'aime. Quand on a dit qu'il est esclave, on a lout dit; le reste est inutile. (V.)
» On ne se .sert plus du terme mol. De plus, ces trois épi- Ihètes forment un vers trop négligé; la précision y perd, et le sens n'y naj^ne rien. (V.)
3 Quelle prodjuieuse supériorité de la belle poésie sur la jMose ! Tous les écrivains politiipii's ont délayé ces pcn.sces ; aucun a t il approche de la force , de la profondeur, de la netteté ,
AUGUSTE
Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants , Pour l'arracher des coeurs , est trop enracinée.
MAXIME
Oui, seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée ; Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison : Sa coutume l'emporte, et non pas la raison ; Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, Est une heureuse erreur dont il est idolâtre, Par qui le monde entier, asservi sous ses lois. L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois, Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs prin- .l'ose dire, seigneur, que par tous les climats [ces ? Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'Étals, Chaque peuple a le sien conforme à sa nature , Qu'on ne saurait changer sans lui faire ime injure ; Telle est la loi du ciel , dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité.
Les INIacédoniens aiment le monarchique , Et le reste des Grecs la liberté publique : Les Parthes, les Persans veulent des souverains; Et le seul consulat est bon pour les Romains.
CINNA
II est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie ; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,' Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités.
Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; Les portes de Janus par vos mains sont fermées, Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois , Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois
de la précision de ces discours de Cinna et de Maxime? tous les corps de l'ftlal auraient du assister à celte i)iéce pour apprendre h penser et à parler; ils ne faisai(^nt <(ue des baransues ridicules, ((ui sont la boule de la nation. (;orneille était un maître dont ils avaient besoin; mais un préjugé, plus barbare encore ([ue ne l'était réio((U('nce du barreau et de la chaire , a .souvent empêché plusieurs magistrats très-éclairés d'imiter Cicéron et Hortensius, ((ui allaient entendre des tragédies fort inféricjures à celles de Corneille. Ainsi les hommes pour qui ces pièces étaient faites ne les voyaient pas. Le parterre n'était pas digne de ces tableaux de la grandeur romaine. Les femmes n(( voulaient (|ue de l'amour; bientôt on ne traita plus (jue l'amour, et par là on fournit à ceux que leurs petits talents rendent jjilniix de la gloire des spectacles un malheureux prétexte de s'ele\er contre le premier des iM'aux-arts. Nous avons eu un chancelier qui a écrit sur l'art dramatique, et on a observé (pie de s.i vie il n'alla au spectacle; mais .Scipion, Calon, Ciceron, Ce-<n-, v allaient (V )
CINNÂ, ACTE II, SCÈNE I
MAXIME
Les changements d'État que fait l'ordre céleste
Ne coûtent point de sang , n'ont rien qui soit funeste ' .
CINNA
C'est un ordre des dieux quijamaisnese rompt, [font. De nous vendre un peu ciier les grands biens qu'ils nous L'exil des tarquins même ensanglanta nos terres , Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
MAXIME
Donc Votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté ' ?
CINNA
Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, Par les mains de Pompée il l'aurait défendue : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement , Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme , D'emporter avec eux la liberté de Rome.
Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde , Et que son sein , fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois , Les grands , pour s'affermir achetant des suffrages , Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages , Qui , par des fers dorés se laissant enchaîner. Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.
' J'ai peur que ces raisonnements ne soient pas de la force des autres : ce que dit Maxime est faux ; la plupart des révolutions ont coûté du sang, et d'ailleurs tout se fait par l'ordre céleste. La réponse, que c'est un ordre immuable du ciel de vendre cher ses bienfaits, semble dégénérer en dispute de sophiste, en (luestion d'école , et trop s'écarter de cette grande et noble politique dont il est ici question.
^ L'objection de votre aïeul Pompée est pressante; mais Cinna n'y répond que par un trait d'esprit. Voilà un singulier honneur fait aux mânes de Pompée, d'asservir Rome pour laquelle il combattait. Pourquoi le ciel devait-il cet honneur à Pompée? Au contraire, s'il lui devait quelque chose, c'était de soutenir son parti , qui était le plus juste. Dans une telle délibération, devant un homme tel qu'Auguste, on ne doit donner que des raisons solides : ces subtilités ne paraissent pas convenir à la dignité de la tragédie. Ciima s'éloigne ici de ce vrai si nécessaire et si beau. Voulez-vous savoir si une pensée est naturelle et juste? examinez la proposition contraire; si ce contraire est vrai , la pensée que vous examinez est fausse.
On peut répondre à ces objections que Cinna parle ici contre sa pensée. Mais pourquoi parlerait-il contre sa pensée? y est-il forcé? Junie, dans Brilanniciis, parle contre son propre sentiment, parce que Néron l'écoute : mais ici Cinna est en toute liberté; s'il veut persuader à Auguste de ne point abdiquer, il doit dire à Maxime : Laissons là ces vaines disputes; il ne s'agit pas de savoir si Pompée a résisté au ciel , et si le ciel lui devait l'honneur de rendre Rome esclave. Il s'agit que Rome a besoin d un maître; il s'agit de prévenir des guerres civiles etc. Je crois entin que cette subtilité , dans cette belle scène est
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Envieux l'un de l'autre , ils mènent tout par brigues ,
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
Ainsi de Marius Sylla devint jaloiLx ;
César, de mon aïeul ; Marc-Antoine, de vous :
Ainsi la liberté ne peut plus être utile
Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
Lorsque , par un désordre à l'univers fatal ,
L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla , quittant la place enfin bien usurpée ' , N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée , Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir ' , S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide. Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains , Si César eût laissé l'empire entre vos mains? Vous la replongerez , en quittant cet empire , Dans les maux dont à peine encore elle respire , Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang. Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
Que l'amour du pays , que la pitié vous touche ; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche ^. Considérez le prix que vous avez coûté : Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté, Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée; Mais une juste peur tient son âme effrayée : Si , jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder. S'il lui faut à ce prix en acheter un autre , Si vous ne préférez son intérêt au vôtre , Si ce funeste don la met au désespoir. Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ; Et pour mieux assurer le bien commun de tous ,
» Cet enfin gâte la phrase. (V.)
2 II semble que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir César et Pompée. La phrase est louche et obscure. Il veut dire : Le malheur des temps ne nous eût pas fait voir le champ ouvert à César et ù Pompée. (V.)
3 Ici , Cinna embrasse les genoux d'Auguste , et semble déshonorer les belles choses qu'il a dites par une perlidie bien lâche qui l'avilit. Cette basse perlidie même semble contraire aux remords qu'il aura. On pourrait croire que c'est à Maxime , représenté comme un vil scélérat, à faire le personnage de Cinna, et que Cinna devait dire ce que dit Maxime. Cinna, que l'auteur veut et doit ennoblir, devait-il conjurer Auguste à genoux de garder l'empire , pour avoir un prétexte de l'assassiner? On est fâché que Maxime joue ici le rôle d'un digne Romain , et Cinna celui d'un fourbe qui emploie le raftinement le plus noir pour empêcher Auguste de faire une action qui doit même désarmer Emilie. (V.^
CINNA, ACTE H, SCÈNE II
Donnez un successeur qui soit digne de vous.
AUGUSTE
N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.
]\Ion repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;
Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
Je consens à me perdre afin de la sauver.
Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire :
Cinna , par vos conseils je retiendrai l'empire ;
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
.Te vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard,
Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
îlegarde seulement l'État et ma personne :
Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits ,
Et vous allez tous deux en recevoir le prix.
Maxime , je vous fais gouverneur de Sicile ' ,
Allez donner mes lois à ce terroir fertile :
Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,
Et que je répondrai de ce que vous ferez.
Pour épouse , Ciima , je vous donne Jùnilie ^ ;
Vous savez qu'elle, tient la place de Julie ,
Et que si nos malheurs et la nécessité
Al'ont fait traiter son père avec sévérité.
Mon épargne depuis en sa faveur ouverte ^
Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
Voyez-la de ma part , tachez de la gagner :
Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner ;
De l'offre de vos vœux elle sera ravie 4.
Adieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie.
. ' Cela n'est pas dans l'iiistoiie. En effet, c'eût été plutôt un exil qu'une récompense; un proconsulat en Sicile est une punition pour un favori qui veut rester à Rome et à la cour avec un grand crédit. (V.)
^ Ceci est bien différent. Tout lecleiir voit dans ce vers la perfection de l'art. Auguste do|^ic h Cinna sa lille adopti ve , que Cinna veut obtenir par l'assassuiat d'Auguste. Le mérite de ce vers ne peut échapper à personne. (V.)
3 Épargne signiliait trésor royal, et la cassette du roi s'appelait chatouille. Les mots changent; mais ce qui ne doit ])as changer, c'est la noblesse des idées. 11 est trop bas de faire dire à Auguste qu'il a donné de l'argent à Emilie ; et il est bien plus bas a Emilie de l'avoir rei^u, et de conspirer contre lui. (V.)
4 En général, cette scène est d'un genre dont il n'j' avait aucun exemple chez les anciens ni chez les modernes : détachez-la de la pièce, c'ejst un chef-d'œuvre d'éloquence; incorporée à la pièce, c'est un chef-d'œuvre encore plus grand. Il est vrai que ces beautés n'excitent ni terreur, ni pitié, ni grands mouvements , mais ces mouvements , cette pitié , cette terreur ne sont pas nécessaires dans le commencement d'un second acte.
Cette scène est beaucoup plus diflicile à jouer qu'aucune autre : elle exigerait trois acteurs d'une ligure imposante, et qui eussent autant de noblesse dans la voix et dans les gestes qu'il y en a dans les vers ; c'est ce qui ne s'est Jamais rencontré. (V.)