‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 533 sur 1093 · CINNA, MAXIME · texte numérisé non relu

CINNA, MAXIME

MAXIME

Quel est votre dessein après ces beaux discours ' .?

CINNA

Le même que j'avais, et que j'aurai toujours.

MAXIME

Un chef de conjurés flatte la tyrannie!

CINNA

Un chef de conjurés la veut voir impunie !

MAXIME

Je veux voir Rome libre.

CINNA

Et vous pouvez juger Que je veux l'affranchir ensemble et la venger». Octave aura donc vu ses fureurs assouvies , Pillé jusqu'aux autels , sacrifié nos vies , Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, Et sera quitte après pour l'effet d'un remords ! Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête , Un lâche repentir garantira sa tête ^ ! C'est trop semer d'appâts, et c'est trop inviter Par son impunité quelque autre à l'imiter. Vengeons nos citoyens , et que sa peine étonne Quiconque après sa mort aspire à la couronne. Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé : S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.

MAXIME

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous affranchir. Brute s'est abusé ;

« Ces beaux discours est trop familier. Pourquoi Cinna n'aurait-il pas ici les remords qu'il a dans le troisième acte? Il ei'il fallu, en ce cas, une autre construction dans la pièce. C'est un doute que je propose, et que les remarques suivantes exposeront plus au long. (V.)

2 Pourquoi persister dans des principes qu'il va démentir, et dans une fourbe honteuse dont il va se repentir? N'était-ce pas dans ce moment-là même que ces mots Je vous donne Emilie, devaient faire impression sur un homme qu'on nous donne pour digne petit-lils du grand Pompée? J'ai vu des lecteurs do goiit et de sens réprouver cette scène, non-seulement parce que Ciima, pour qui on s'intéressait, commence à devenir odieux , et pourrait ne pas l'être, s'il disait tout le contraire de ce qu'il dit, mais parce que cette scène est inutile pour l'action, parce que Maxime, rival de Cinna, ne laisse échapperaucunsentiment de rival, et qu'en ôlanl cette scène, le nisle marche plus rapidement. Il la faut pardonner à la nécessité de donner quelque étendue aux actes , nécessité consacrée par l'usage. (V.)

3 t'.'est proprement un simple rcpenlir. Le mot même, en sera quitte, indi(iue (ju'on no doit pas pardonner à Octave pour un simple repentir : il n'y a nulle l.icheté à sentir, au comblis de la gloire, des remords de toutes les violences commises pour ar river h cette gloire. (V.)

CINNA, ACTE II, SCÈNE I

S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé ' .

CINNA

La faute de Cassie , et ses terreurs paniques , Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques ; Mais nous ne verrons point de pareils accidents, Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.

MAXIME

Nous sommes encor loin de mettre en évidence Si nous nous conduirons avec plus de prudence ; Cependant c'en est peu que de n'accepter pas Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.

CINNA

C'en est encor bien moins , alors qu'on s'imagine Guérir un mal si grand sans couper la racine; Employer la douceur à cette guérison , C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.

MAXIME

Vous la voulez sanglante , et la rendez douteuse.

CINNA

Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.

MAXIME

Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.

CINNA

On en sort lâchement, si la vertu n'agit.

MAXIME

Jamais la liberté ne cesse d'être aimable;

Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.

CINNA

Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,

Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer :

Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie

Le rebut du tyran dont elle fut la proie ;

Et tout ce que la gloire a de vrais partisans

Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.

MAXIME

Donc pour vous .Emilie est un objet de haine?

> Maxime veat retourner Icbeau vers de Cinna:S't? eûtpuni Sylla, César eût moins osé, et répondre en écho sur la même rime; il dit une chose qui a hesoin d'èlre éclaircie. Si César n'eût pas été assassiné, Auguste, son lils adoplif, eût été bien plus aisément le maître, et Ijeaucoup plus maitre. H est vrai qu'il n'y eût point eu de guerre civile; et c'est par cela même que l'empire d'Auguste eût été mieux affermi, et qu'il eût osé davantage. Il est vrai encore que sans le meurtre de César il n'y eût point eu de proscriptions. Il reste donc à discuter quelle a été la véritable cause du triumvirat et des guerres civiles. Or il est indubitable que ces dissertations ne conviennent guère à la tragédie. Quoi! après ces vers : Mais je le retiendrai pour vous en faire part.... Je vous donne Emilie... Cinna disserte ! il n'est pas troublé ! et il le sera ensuite. Quel est le lecteur qui ne s'attend pas à de violentes agitations dans un tel moment? Si Cinna les éprouvait, si Maxime s'en apercevait, celle situation ne serait-elle pas plus nnttirelle et plus théâtrale? Encore une fois, je ne projiDse cette iilée que conuiK' un doule; maisje crois que les combats du neur sont toujours plus intéressants que des raisonnements politiques, et ces contcelations qui, au

CINNA

La recevoir de lui me serait une gêne

Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts ',

Je saurai le braver jusque dans les enfers.

Oui , quand par son trépas je l'aurai méritée,

Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée ,

L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort

Les présents du tyran soient le prix de sa mort ».

MAXIME

Mais l'apparence, ami , que vous puissiez lui plaire Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père ? Car vous n'êtes pas homme à la violenter.

CINNA

Ami, dans ce palais on peut nous écouter^, Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence Dans un lieu si mal propre à notre confidence : Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous. Pour en venir à bout , les moyens les plus doux.

fond , sont souvent un jeu d'esprit assez froid. C'est au cceur qu'il faut parler dans une tragédie. (V. )

■ L'esprit de notre langue ne permet guère ces participes; nous ne pouvons dire des maux soufferts, comme on dit des maux passés. 5o!/Xfi?»"fc> suppose par quelqu'un ; lesmaux qu'elle a soufferts; il serait à souhaiter que cet exemple de Corneille eût fait une règle; la langue y gagnerait une marche plus rapide. (V.)

* Cet affermissement de Cinna dans son crime, cette fureur d'épouser Emilie sur le tombeau d'Auguste, cette persévérance dans la fourberie avec laquelle il a persuadé A uguste de ne point abdiquer, ne font espérer aucun remords; il était naturel qu'il en eût quand Auguste lui a dit qu'il partagerait l'empire avec lui. Le cœur humain est ainsifail, il se laisse toucher par le sentiment présent des bienfaits; et le spectateur n'attend pas d'un homme qui s'endurcit , lorsqu'il devrait être attendri , qu'il s'attendrira après cet endurcissement. Nous donnerons plus de jour à ce doute dans la suite. (V. )

3 Et que peut-il dire de plus fort que ce qu'il a déjà dit? N'at-il pas, dans ce même palais, dé^Jaré qu'il veut épouser Emilie I sur la cendre d'Auguste? Cette conclusion de l'acte parait un I peu fautive. On sent assez qu'il n'est pas vraisemblable que l'on I conspire et qu'on rende compte de la conspiration dans le ca- ! binet d'Auguste.

Les acteurs sont supposés avoir passé d'un appartement dans un autre : mais si le lieu où ils sont est si mal propre à cette confidence, il ne fallait donc pas y dire tous ses secrets; il valait mieux motiver la sortie par la nécessité d'aller tout préparer i pour la morl d'Auguste; c'eût été une raison valable et intéressante, et le péril d'Auguste en eût redoublé.

L'observation la plus importante, à mon avis, c'est qu'ici l'intérêt change. On délestait Auguste; on s'intére.s.sait beaucoup a Cinna : maintenant c'est Cinna qu'on bail ; c'esten faveur d'Auguste que le cœur se déclare. Lorsque ainsi on s'infén'sse tour à tour pour les partis contraires , on ne s'intéresse en effet pour personne: c'est ce qui fait que plusieurs gens de lettres regardent Cinna plutôt comme un bel ouvrage que comme une tragédie intéressante. (V.)

CINNA, ACTE ill, SCÈNE I.

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