‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 534 sur 1093 · MAXIME, EUPHORBE · texte numérisé non relu

MAXIME, EUPHORBE

MAXIME

Lui-même il m'a tout dit; leur flamme est mutuelle; Il adoré iîîmilie , il est adoré d'elle; Mais sans venger son père il n'y peut aspirer ' ; Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.

EUPHORBE

Je ne m'étonne plus de cette violence* Dont il contraint Auguste à garder sa puissance : La ligue se romprait s'il s'en était démis ^, Et tous vos conjurés deviendraient ses amis.

MAXIME

Ils servent à l'envi la passion d'un homme Qui n'agit que pour soi , feignant d'agir pour Rome; Et moi , par un malheur qui n'eut jamais d'égal , Je pense servir Rome , et je sers mon rival !

EUPHORBE

Vous êtes son rival ?

Oui , j'aime sa maîtresse , Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse 4 ; Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater, Par quelque grand exploit la voulait mériter : Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève ; Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; J'avance des succès dont j'attends le trépas, Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. Que l'amitié me plonge en un malheur extrême^ !

• Cependant Maxime a été témoin qu'Auguste a donné Emilie àCinna; il peut donc croire que Cinna peut aspirer à elle sans tuer Auguste. Cinna et Maxime peuvent présumer qu'Emilie no tiendra pas contre un tel bienfait. Maxime, surtout, n'a nulle raison de penser le contraire, puisqu'il ne sait point encore si Emilie cède ou non à la bonté d'.\uguste ; et Cinna peut penser cpi'fimilie sera touchée , comme il commence; lui-môme à l'être. Cimia doit sans doute l'espérer, et Maxime doit le craindre; il doit donc dire : Emilie sera à lui , soit qu'il cède aux bienfaits d'Auguste, soit qu'il l'assassine. (V. )

* Le mot de violence est peut-être trop fort. Cinna a étalé un faux zèle, une fourbe éloquente ; est-ce là de la violence? (V.)

^ Ou se démet d'une charge, d'un emploi, d'unedignité; mais on ne se démet pas d'une puissance. L'auteur veut dire ici que la ligue se dissiperait si Auguste renonçait à l'empire. Mais ce vers fait entendre si Cinna s'était démis de cette ligue , parce que cet (7 tombe sur Cinna. C'est une faute très-légère. (V.) — lin roi peut abdiquer, et par conséiiuent se démettre de sa puissance : cette expression nous parait française. ( P. )

4 Ces vers de comédie, et celte manière froide d'exprimer qu'il est rival de Cinna , ne conlribu(!nt pas peu à l'avilissement de ce personnage. L'amour qui n'"st pas une grande passion n'est pas théâtral. (V.)

'•' Ni son amitié, ni son amour n'intércs.sc. J'ai toujours rc-

ElIPHORBE.

I,'issue en est aisée, agissez pour vous-même ; D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal , Gagnez une maîtresse, accusant un rival '. Auguste , à qui par là vous sauverez la vie , Ne vous pourra jamais refuser ^Emilie.

MAXIME

Quoi ! trahir mon ami !

EUPHORBE

L'amour rend tout permis; Un véritable amant ne connaît point d'amis » , Et même avec justice on peut trahir un traître. Qui pour une maîtresse ose trahir son maître : Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.

MAXIME

C'est un exemple à fuir que celui des forfaits.

EUPHORBE

Contre un si noir dessein tout devient légitime ; On n'est point criminel quand on punit un crime.

MAXIME

Un crime par qui Rome obtient sa liberté!

EUPHORBE

Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; Le sien , et non la gloire , anime son courage. 11 aimerait César, s'il n'était amoureux, Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.

Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son ame? Sous la cause publique il vous cachait sa flamme, Et peut cacher encor sous cette passion Les détestables feux de son ambition.

Peut-être qu'il prétend , après la mort d'Octave , Au lieu d'affranchir Pvome , en faire son esclave ,

marqué que cette scène est froide au théâtre; la raison en est que l'amour de Maxime est insipide : on apprend au troisième acte que ce Maxime est amoureux. Si Oreste, dans Androm<i(/iie, n'était rival de Pyrrhus qu'au troisième acte, la ])ïèce serait froide. L'amour de Maxime ne fait aucun effet , et (oui son rôle n'est que celui d'un lâche sans aucune passion théâtrale. (V.)

' Il semble, par la construction, que ce soilÉmilie qui accuse: il fallait en accusant, pour lever l'équivoque; légère inadvertance qui ne fait aucun tort. (V.)

* En général, ces maximes et ce terme de véritable amant sont tirés des romans de ce temps-là, et surtout de Whtrcc, où l'on examine sérieusement ce(|ui constitue le vérital)le amant. Vous ne trouverez jamais ni ces maximes, ni ces mots, véritables amants, vrais amants , dans Racine. Si vous entendez par véritable amant an homme agité d'une passion effrénée, furieux dans ses désirs, incapable d'écouter la raison, la vertu , la bienséance , Maxime n'est rien de tout cela ; il est de sang-froid ; à piîine parle-t-il de son amour : de plus , il est l'ami de Cinna et son conlident; il doit s'être douté (pie Cinna aime Emilie, il voit qu'Auguste a donné Emilie à Ciima; c'était alors (|u'il devait éprouver le sentiment de la jalousie. Ni les remords de Cinna, ni la Jalousie de Maxime, ne remuent l'àme; pourquoi'? c'est qu'ils viennent trop lard, connue on l'a déjà dit; c'est qu'ils ont disserté au lieu de sentir. {V )

CIÎNISA, ACTE m, SCÈNE II

Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets , Ou que sur votre perte il fonde ses projets.

MAXIME

]\Iais comment l'accuser sans nommer tout le reste ? A tous nos conjurés l'avis serait funeste, Et par là nous verrions indignement trahis Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. D'un si lâche dessein mon âme est incapable; Il perd trop d'innocents pour punir un coupable. J'ose tout contre lui , mais je crains tout pour eux,

EUPHORBE

Auguste s'est lassé d'être si rigoureux ; En ces occasions , ennuyé de supplices, Ayant puni les chefs , il pardonne aux complices. Si toutefois pour eux vous craignez son courroux , Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.

MAXIME

Nous disputons en vain , et ce n'est que folie '

De vouloir par sa perte acquérir ^Emilie ;

Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux

Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.

Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne -,

Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne %

Et ne fais point d'état de sa possession,

Si je n'ai point de part à son affection.

Puis-je la mériter par une triple offense?

Je trahis son amant, je détruis sa vengeance;

Je conserve le sang qu'elle veut voir périr ^;

Et j'aurais quelque espoir qu'elle me pût chérir •

EUPHORBE

C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difflcile 4. L'artifice pourtant vous y peut être utile ; Il en faut trouver un qui la puisse abuser, Et du reste le temps en pourra disposer.

ISIais si pour s'excuser il nomme sa complice, S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport , Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?

EUPHORBE

Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles ,

» Ce n'est que fuhe, vers comique , indigne de la tragédie. Plaire à ses beaux yeux, expression fade. Ce qu'elle aime le mieux, encore pire. (V.)

» Remarquez qu'on ne s'intéresse jamais à un amant qu'on pst sur qui sera rebuté. Pourquoi Orcsle intéresse-l-il dans Jndromaque? c'est que Racine a eu le grand art de faire espérer qu'Oreste serait aimé. Un amant toujours rebuté par sa maitresse l'est toujours aussi par le spectateur, à moins qu'il ne respire la fureur de la vengeance. Point de vraies tragédies sans grandes passions. (V.)

^ Périr un sang est un barbarisme. Ces fautes sont d'autant plus senties que la scène est froide. (V.)

* Cette manière de répondre à une objection pressante sent un peu plus le valet de comédie que le conlident tragique. (V.)

Que pour les surmonter il faudrait des miracles ; espère , toutefois , qu'à force d'y rêver...

MAXIME

Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver : Cinna vient , et je veux en tirer quelque chose ■ . Pour mieux résoudre après ce que je me propose.

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