‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 535 sur 1093 · CINNA, MAXIME · texte numérisé non relu

CINNA, MAXIME

Vous me semblez pensif.

CINNA

Ce n'est pas sans sujet.

MAXIME

Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet ?

CINNA

^Emilie et César, l'un et l'autre me gêne ^ ; L'un me semble trop bon , l'autre trop inhumaine. Plût aux dieux que César employât mieux ses soins. Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; Que sa bonté touchât la beauté qui me charme , Et la pût adoucir comme elle me désarme ! Je sens au fond du cœur mille remords cuisants Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents ; Cette faveur si pleine , et si mal reconnue , Par un mortel reproche à tous moments me tue. Il me semble surtout incessamment le voir Déposer en nos mains son absolu pouvoir. Écouter nos avis , m'applaudir, et me dire : « Cinna , par vos conseils je retiendrai l'empire , « Mais je le retiendrai pour vous en faire part. » Et je puis dans son sein enfoncer un poignard ! Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre iEmilie; Un serment exécrable à sa haine me lie; L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux : Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux ^ ;

' On ne voit pas ce qu'il veut tirer de Cinna ; s'il veut être instruit que Cinna est son rival, il le sait déjà. (V.)

^ C'est là peut-être ce que Cinna devait dire immédiatement après la conférence d'Auguste. Pourquoi a-t-il à présent des remords? s'est-il passé quelque chose de nouveau qui ait pu lui en donner? Je demande toujours pourquoi il n'en a point senti quand les bienfaits et la tendresse d'Auguste devaient faire sur son coeur une si forte impression. Il a été perfide; il s'est obstiné dans sa perfidie. Les remords sont le partage naturel de ceux que l'emportement des passions entraine au crime, mais non pas des fourbes consommés. C'est sur quoi les lecteurs qui connaissent le cœur humain doivent prononcer. Je suis bien loin de porter un jugement. (V.)

3 Pourquoi les dieux? est-ce parce qu'il a fait serment à sa maîtresse? Il est utile d'observer ici que dans beaucoup de tragédies modernes on met ainsi les dieux à la lin du vers, à cau.se de la rimp. Manlius dit qu'un homme tel que lui partage la vengeance avec les dieux; un autre, qu'il punit à l'exemple rfet

CINNA, ACTE IIF, SCÈiNE lî.

Te deviens sacrilège , ou je suis parricide , |

Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perllde.

MAXIME

Vous n'aviez point tantôt ces agitations ' ; Vous paraissiez plus ferme en vos intentions ; Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.

CINNA

On ne les sent aussi que quand le coup approche ' ,

Et l'on ne reconnaît de semblables forfaits

Que quand la main s'apprête à venir aux effets.

L'ame, de son dessein jusque-là possédée,

S'attache aveuglément à sa première idée ;

Mais alors quel esprit n'en devient point troublé.'

Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé }

Je crois que Brute même , à tel point qu'on le prise ,

Voulut plus d'une fois rompre son entreprise ,

Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir

Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.

dieux; un troisième, qu'il s'en prend aux dieux. Corneille lombe rarement dans cette faute puérile. ( V. )

' Vous voyez que Corneille a bien senti l'objection. Maxime demande à Cmna ce que tout le monde lui demanderait : Pourquoi avez-vous des remords si tard? qu''csi-il survenu, qui vous oblige à changer ainsi? Il veut en tirer quelque chose , et cependant il n'en tire rien. S'il voulait s'éclaircir de la passion d'Emilie , n'aurait-il pas été convenable que d'abord il eut soupçonné leur intelligence, que Cinna la lui eût avouée, que cet aveu l'eut mis au désespoir, et que ce désespoir, joint aux conseils d'Euphorbe, l'eut déterminé, non pas à être délateur, car cela est bas, petit et sans intérêt, mais à laisser deviner la conspiration par ses emportements? (V.)

* Oui, si vous n'avez pas reçu des bienfaits de celui que vous vouliez assassiner; mais si entre les préparatifs du crime et la consommation il vous a donné les plus grandes marques de faveur, vous avez tort de dire qu'on ne sent des remords qu'au moment de l'assassinat.

Un coup n'approche pas*; reco7inaitre des forfaits n'est pas le mot propre; en venir aux effets est faible et prosaïque.

Il sera peut-être utile de faire voir comment Shakespeare, soixante ans auparavant , exprima le môme sentiment dans la même occasion. C'est Brutus prêt à assassiner César :

Between the acting of adreadful ihing Ând the first motion , ail the intérim is Like a fantasma, orahideous dream, etc.

« Entre le dessein et l'exécution d'une chose si terrible, tout « l'intervalle n'est qu'un rêve affreux. Le génie de Rome et les <i in^truments mortels de sa ruine semblent tenir conseil daris « notre àme bouleversée : cet état funeste de l'àme tient de " l'horreur de nos guerres civiles. »

Je ne présente point ces objets de comparaison pour égaler les irrégularités sauvages et capricieuses de Shakespeare à la profondeur du jugement de Corneille, mais .seulement pour l'aire voir comment des hommes de génie expriment différemment les mêmes idées. Qu'il me soit seulement permis d'observer encore qu'à l'approche de ces grands événements, l'agitation qu'on sent est moins un remords qu'un trouble dont l'àme est saisie : ce n'est point un remords que Shakespeare donne à Brutus. (V.)

• Ij" coup approche peut être dur ; mais reipreasion n'a rien de blfimable. f l>. )

MAXIME

Il eut trop de vertu pour tant d'inquiélucu';

Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude.

Et fut contre un tyran d'autant plus animé

Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.

Comme vous l'imitez , faites la même chose ,

Et formez vos remords d'une plus juste cause' ,

De vos lâches conseils , qui seuls ont arrêté

Le bonheur renaissant de notre liberté :

C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;

De la main de César Brute l'eiît acceptée,

Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger

De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.

N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime ,

Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ;

Mais entendez crier Rome à votre côté * :

« Rends-moi , rends-moi , Cinna , ce que tu m'as ôlé ;

« Et , si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse ,

« ]Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse. »

CINNA

Ami , n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux ^ Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; l\Iais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié, ¥A laisse-moi , de grâce , attendant Emilie , Donner un libre cours à ma mélancolie :

' Voilà la plus forte critique du rôle qu'a joué Cinna dans la conférence avec Auguste : aussi Cinna n'y répond-il point. Cette scène est un peu froide , et pourrait être très-vive : car deux ri. vaux doivent dire des choses intéressantes , ou ne pas paraître ensemble; ils doivent être à la fois défiants et animés; mais ici ils ne font que raisonner. Arrêter un bonheur renaissant, l'expression est trop impropre. ( V. ) — Le sens en est trè.s-clair, et Corneille nous parait s'être exprimé avec la précision qui convient à la poésie. (P.)

2 Cela est pluà froid encore, parce que Maxime fait ici l'enthousiaste mal à propos. Quiconque s'échauffe trop refroidit. Maxime parle en rhéteur; il devrait épier avec une douleur sombre toutes les paroles de Cinna; paraître jaloux , être près d'éclater, se retenir. Il est bien loin d'être un véritable amant, comme le disait son conlident; il n'est ni un vrai Romain , ni un vrai conjuré, ni un vrai amant ; il n'est (jue froid et faible : il a même changé d'opinion, car il disait à Cinna, au second acte : Pourquoi voulez-vous assassiner Auguste, plutôt que de recevoir de lui la liberté de Rome? et à présent il dit : Pourquoi n'assassinez-vous pas Auguste? Veut-il par là faire persévérer Cinna dans le crime, alin d'avoir une raison de plus pour être son délateur, comme Cinna a voulu empêcher Auguste d'abdiquer, afin d'avoir un prétexte de plus de l'assassiner? en ce cas , voilà deux scélérats qui cachent leur basse perfidie par des raisonnements subtils? (V. )

3 Voilà Cinna qui se donne lui-même le nom de lâche, et qui, par ce seul mot, détruit tout l'intérêt de la pièce, foute la grandeur qu'il a déployée dans le premier acte. Que veulent dire les abois d'une vieille amitié qui lui fait pitié? Quelle façon de parler! et puis il parle de sa tuélancolie. (V. )

CINNA, ACTE TIÎ, SCÈNE III

IVIon ehngrin t'importune , et ic troulde où jo suis Veut de la solitude a calmer tant d'ennuis.

MAXIME

Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre faiblesse ; li'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret'.

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