SCÈNE m
CINNA
Donne un plus digne nom au glorieux empire * Du noble sentiment que la vertu m'inspire , Kt que l'honneur oppose au coup précipité De mon ingratitude et de ma lâcheté ; Mais plutôt continue à le nommer faiblesse , Puisqu'il devient si faible auprès d'une maîtresse, Qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer, Ou que, s'il le combat, il n'ose en triompher. Kn ces extrémités quel conseil dois-je prendre? De quel ctké pencher? à quel parti me rendre ? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir^ ! Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, I.a gloire d'affranchir le lieu de ma naissance. N'ont point assez d'appâts pour flatter ma raison S'il les faut acquérir par une trahison , S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime 4,
• Maxime finit son indigne rôle dans cette scène par un vers de coiiiédie , et en se retirant comme un valet à qui on dit qu'on veut être seul. L'auteur a entièrement sacrilié ce rôle de Maxime : il ne faut le rej^arder que comme un personnage qui sert à faire valoir les anlres. (~V.) - Le respect que nous avons pour Corneille, malgré ses fautes, qui appartiennent encore plus au temps où il écrivait qu'a son génie, nous ferait désirer ici des expressions jjIus mesurées. Le personnage de Maxime peut. sans douli- causer de l'indignation : cc|)i'nil,iiil la tragédie n'exclut pas lis personnages vicieux; elle doit éviter seulement ce ((ui est ignoble et bas, et ce qui le devient encore plus par un style trop familier. (P.)
^ Voici le ais où un monologue est convenable : un homme dans une situation violente peut examiner avec lui-même le danger de son entreprise, l'horreur du crime qu'il va commettre, écouter ou combattre ses remords; mais il fallait que ce monologue fût placé après qu'Auguste l'a comblé d'amilié et de bienfaits , et non pas après une scène froide avec Maxime. (V.)
3 Ce vers ne prouve-t-il pas ce que j'ai déjà dit , que ce n'était pas à Cinna à donner à l'empereur des conseils du fourbe le plus déterminé? S'il a un(; Ame si généreuse, s'il a tant ih' peine à /(lil/ir, pourquoi n'a-t-il pas affermi Auguste dans le des.sein de quitter l'empire? S'il a tant de peine à fuillir, pourquoi n'a t-il pas senti les plus cuisants remords au moment qu'Auguste lui donnait Emilie? (V.)
4 Ce discours est d'un vil domestique, et non pas d'un sénateur romain; il achève d'avilir son rôle, qui était si mâle, si lier, si terrible au premier acte. On s'inléressait à Cinna, et à i)resent on ne s'intéresse qu'a Auguste. (V.)
Qui me comble d'honneurs , qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de con.seils que les miens. O coup ! 6 trahison trop indigne d'un homme ■ ! Dure , dure à jamais l'esclavage de Rome ! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir! Quoi! ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète? Pour jouir de ses dons faut-il l'a.ssassiner? Kt faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner ?
Mais je dépends de vous , ô serment téméraire ' ! O haine d'yEmilie! ô souvenir d'un père! r.Ia foi , mon cœur, mon bras , tout vous est engagé , Et je ne puis plus rien que par votre congé ^ : C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse ; C'est à vous, /Emilie, à lui donner sa grâce; Vos seules volontés président à son sort , Et tieiment en mes mains et sa vie et sa mort. O dieux , qui comme vous la rendez adorable , Rendez-la , comme vous , à mes vœux exorable 4 ; Et, puisque de ses lois je ne puis m'affranchir. Faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir. Mais voici de retour cette aimable inhumaine ^
' J'en reviens toujours à ce remords trop tardif; je soupçonne qu'il serait trè.s-toueliant, très-intéressant, s'il avait été plus prompt, s'il n'était pas contradictoii-e avec la rage d'epouser Emilie sur la cendre d'Auguste. Metastasio , dans sa Clemenza di Tito, imitée de Cinna, commence par donner des remords à Se.stus, qui joue le rôle de Cinna. (V.)
* Non, sans doute, il ne dépend pas de ce serment; c'est chercher un prétexte et non pas une raison. Voilà un plaisant serment que la promesse faite à une femme de hasarder le dernier supplice pour faire une très-vilaine action. 11 devait dire : Les conjurés et moi nous avons fait serment de venger la patrie Voilà un serment respectable. (V.)
3 Par votre congé ne se dit plus , et en effet ne devait pas se dire, puisque ce mot vient de congédier, qui ne signilie pas permettre. Comment un homme qui n'a pas les fureurs de l'amour, un petil-lils d(! Pompée , qui a assemblé tant de Romains pour rendre la liberté à la patrie, peut-il dire, en langage de ruelle : Je ne peux rien que par le congé d'une femme? Il laliail donc le peindre dès le premier acte comme un hoinme éperdu d'amour, forcé par une maîtresse qu'il idolâtre à conspirer contre un maître qu'il aime. C'est ainsi que MetasUisio peint Sestus dans la Clemenza di Tito, en donnant à ce Seslus le caractère de l'Oreste de Racine. Ce n'est pas que je préfère ce Sestus à Cinna, il s'en faut beaucoup; mais je dis que le rôle de Cinna serait beaucoup plus touchant, si on l'avait peint dès le premier acte aveuglé par une passion furieuse ; mais il a joué à ce premier acte le rôle d'un Brutus, et au troisième il n'est plus (ju'un amant timide. (V.)
■i £i:<>/v/i?(,' devrait sedire; c'est un terme sonore, intelligible, nécessaire et digne des beaux vers que débite Cinna. Il est bien ctrang(î qu'on dise implacable , et non placahle ; dîne inaltérable , et non pas âme altérable; héros indomptable , et non héros domptable, etc. (V.)
^ Aimable inhumaine fait quelque peine, h cause de tant de fades vers de galanterie ou cette expression commune se trouve. (V.)
CTNNA, ACTE
SCtNE JV.
luMiUIi, CINiNA, FULVIE.
iEMILlE.
Cl races aux dieux, Cinna , ma frayeur était vaine ;
Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi ,
Kt je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
Octave en ma présence a tout dit à Livie ,
i.t par cette nouvelle il m'a rendu la vie.
CTNNA.
I^ désavoi1rez-vous ? et du don qu'il me fait Voudrez -vous retarder le bienheureux effet?
/EMILIE
1,'effet est en ta main.
CINNA
Riais plutôt en la votre.
^.MILIE.
J e suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point au- I\le donner à ('inna , c'est ne lui donner rien , [tre ; (l'est seulement lui faire un présent de son bien.
CINNA
'S ous pouvez toutefois... ô ciel ! l'osé-je dire ?
.4':milie.
Que puis-je? et que crains-tu?
CINNA
.Te tremble , je soupire , l-,t vois que si nos cœurs avaient mêmes désirs , Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop siir queje vais vous déplaire; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire.
EMILIE
C'est trop me gêner, parle.
CINNA
Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m'allcz haïr, .le vous aime , /Emilie , et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie ■, l'"t si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : Rn me rendant heureux vous me rendez infâme; Cette bonté d'Auguste...
iEMILIE.
Il suffit, je t'entends, .le vois ton repentir et tes vœux inconstants ; Les faveurs du tyran emportent tes promesses * ;
' Je vous aime, .'Einilif , elle ciel me foudroie Si celle passion ne faitloule ma joie,
L'iil toujours un peu rire. Avec toute Vardcur qu'un digne objet peut attendre d'un grand cœur, esl (lu style (le Scudéri. Ce n'est que depuis Racine qu'on a proscrit ces fades lieux communs. (V.)
* Des faveurs qui emportent des promesses. Celle ligure n'a pa? de sens in français. Les faveurs d'Auguste peuvent l'cmcoi'.NF.ii.i.E. — tomp: I.
III, SCENE IV. no'>
Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste pouvant tout , peut aussi me donner ; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ; IMais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : 11 peut faire trembler la terre sous ses pas , Mettre un roi hors du trône , et donner ses États ', De ses proscriptions rougir la terre et l'onde. Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; l\Iais le cœur d'/Emilie est hors de son pouvoir '.
CINNA
Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir, .lesuis toujours moi-même, etma foi toujours pure ^ ; La pitié que je sens ne me rend point parjure ; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments , Et prends vos intérêts par delà mes serments '.
J'ai pu , vous le savez , sans parjure et sans crime , Vous laisser échapper cette illustre victime. César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein; La conjuration s'en allait dissipée.
Vos desseins avortes , votre haine trompée ^ ; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
'EMILIE
Pour me l'immoler, traître ! et tu veux que moi-même Je retienne ta main! qu'il vive , et que je l'aime!
porter sur les promesses de Cinna , les faire oublier ; mais elles ne les emportent pas. Quinault a dil, avec élégance et justesse :
Mais le zépbyr léger et l'onde fugitive
Ont l)ient(')t emporté le.<! serments qu'elle ,1 fait.s
' Il y avait :
Jeter un roi du trône , et donner 8e.<i états.
Mettre hors esl bien moins énergique qnv. jeter, et n'est jias même une expression noble. Roi hors est dur à l'oreille. Pourquoi ne dirait-on \>dif, jeter du trône ? On dit bien jeter du lunit du trône : en tous cas , chasser eut été mieux que mettre hors. Quelquefois en cofri^çeant on affaiblit. (V.)
2 Voilà une imitation admirable de ces beaux versd'Horace :
nt c-uncta terrarum subacta , l'rater atrocem animum Catonls.
Cette imitation est d'autant plus belle, qu'elle esl en sentiment. Plusieurs s'étonnent qu'Emilie, affectant de penser comme Caton, ait cependant reçu pendant quinze ans lesbierifaits et Parsenl d'Auguste, dont l'éparr/ne lui a été ouverte. Cette conduite ne semble pas s'accorder avec celle inflexibililé béroïque dont elle fait parade. (V.)
3 II faut, ma foi est toujours pure. Mn foi ne peut être gouvernées par^c suis. Foi pure ne se dit qu'en théologie. (V.) — Foi pure n'est pas si exclusivement lhéologi(|ue (|u'on ne puisse l'emplover en poésie pour foi constante, foi inviolable.
4 Par delà 7ncs serments : expression dont je ne trouve que cel exemple ; et cet exemple me parait mériter d'être suivi. (V.)
5 Fotre haine s'en allait trompée. Ccsl un barbarisme. (V.)
3GG CINNA, ACTE
Que je sois le lnitin de qui l'ose ('pargner S F,t le prix du conseil qui le force à régner!
CINNA
Ne nie condamnez point quan;l je vous ai servie : Sans moi , vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour. Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour ^ Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance , Que je tache de vaincre un indigne courroux , Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous ^. Une Ame généreuse , et que la vertu guide , Fuit la honte des noms d'ingrate et de perlide ; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur 4.
.le fais gloire, pour moi , de cette ignominie :
T,a perfidie est noble envers la tyrannie;
Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux ,
Ees cœurs les plus ingrats sont les plus généreux ^.
CINNA
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
.î:milie, .le me fais des vertus dignes d'une Romaine ^.
CINNA
Un cœur vraiment romain....
.î:milîe.
Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir ; Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
' Butin n'est pas le mot propre. (V.)
' La .scène se refroidit par ces a"-(îumenl.s de Cinna; il vent prouver qu'il a satisfait à l'amour, parce qu'il veut que le sort d'.^usn.ste dépende de sa maîtresse. Toute cette tirade parait un peu ol)scure. ( V.)
^ Il faut et de vous donner. Le mot à'amour n'est point du tout convenable. ( V. )
4 Tontes ces sentences refroidissent encore. 'Voyez si Oreste e\ Hermione parlent en sentences. ( \. )
5 Elle a déjà retourné cette pensée plus d'une fois. (V.)
''Ce vers est beau, et ces sentiments d'Emilie ne se démentent Jamais. Plusieurs demandent encore pourquoi cette fimilie ne touche point; pourquoi ce personnage ne fait pas au théâtre la grande impression qu'y fait Hermione. Elle est l'àme de toute la pièce, et cependant elle inspire peu d'intérêt. N'est ce point parcequ'elle n'eslpas malheureuse? n'est-ce point parce que les sentiments d'un Brutus, d'un Casslus conviennent peu h une lille? n'est-ce point parceque sa facilité à recevoir l'argent d'Auguste dément la grandeur d'àme qu'elle affecte? n'est-ce point parce que ce rôle n'est pas tout à fait dans la nature? Celle lille, que Balzac appelle uneorfora6;c//me, est-elle si adorable? C'est Emilie que Racine avait en vue, lorsqu'il dit, dans une de ses préfaces, qu'il ne veut pas mettre sur le théâtre de ces femmes qui font des leçons d'héroïsme aux hommes. Malgré toulcela, le rrtled'fimilieest plein dechoses sublimes ;el quand on compare ce qu'on faisait alors à ce seul rôle d'Emilie , on est élonné, on admire. (V.)