‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 537 sur 1093 · III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

III, SCÈNE IV

CINN.A.

C'est l'être avec honneur que de l'ctrc d'Octave ;

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux

Demander pour appui tels esclaves que nous ;

Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes ,

Il nous fait souverains sur leurs gi-andeurs suprcmos ' ;

II prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,

Et leur impose un joug dont il nous affranchit .

^EMILIE

I/indigne ambition que ton cœur se propose! Pour être plus fju'un roi , tu te crois quelque chose ' I Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain.^ Antoine sur sa tête attira notre haine En se déshonorant par l'amour d'une reine; Attale, ce grand roi , dans la pourpre blanchi , Qui du peuple romain se nommait l'affranchi. Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, Elit encor moins prisé son trône que ce titre ^. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; Et prenant d'un PLomain la générosité.

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois , et pour vivre sans maître.

' Il faut remarquer les plus légères fautes de langage. On est souvfrain de, on n'est pas souverain sur, encore moins souverain sur une grandeur : mais ce qui est bien plus digne de remarque , c'est que le second vers n'est qu'une faiJjle répélilion du premier. ( V.)

» Ce beau vers est une contradiction avec celui (jue dit .\uguste au cinquième acte :

Qu'en te couronnant roi , je t'aurais donné moins*

Ou Emilie , ou Auguste a tort. Il n'est pas douteux que le vers d'Emilie étant plus romain , plus fort , et même étant devenu proverbe, ne dût être conservé, et celui d'Auguste sacrilié; mais il faut surtout remarcjuer que ces hyperboles commencent à déplaire, qu'on y trouve même du ridicule, qu'il y a une distance intinie entre un grand roi et un marchand de Rome, que ces exagérations d'une lille à qui Auguste fait une pension révoltent bien des lecteurs , et que ces contestations entre Cinna et sa maîtresse sur la grandeur romaine n'ont pas toute la chaleur de la véritable tragédie. (V.)

^ Cet exemple du roi Attale serait peut-être plus convenable dans un conseil que dans la bouche d'une fille** qui veut venger son père. Mais la beauté de ces vers et ces traits tirés de l'histoire romaine font un très-grand plaisir aux lecteurs, ((uoique au théâtre ils refroidissent un peu la scène : au reste, cet Attale était un très-petit roi de Pergame, qui ne possédait pas un pays de trente lieues. (V.)

■ Ce vers serait une contradiction avec l'autre, si Corneille les ciit placés tous deux dans la bouche du même personnage; mais il convient à Kmilie républicaine de parler avec mépris des rois, e( Aujuste doit croire qu'il est glorieux de régner, puisqu'il n tout sacrifié à cette ambition. C'est une distraction de Voltaire que de n'avoir pas vu combien , par la différence de ces deux vers, les caractères sont parfaitement observés. (P.)

*• Voltaire veut toujours oublier qu'Emilie n'est pas une fille ordinaire. (IV )

C[NNA, ACTE III, SCÈNE IV

3or

CINNA

Le ciel a trop fait voii- en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ' ;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône, il en venge la cliute ;

Il se met du parti de ceux qu'il fait régner ;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ;

Et quand à les punir il a pu se résoudre,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends ; De te remettre au foudre à punir les tyrans ^

Je ne t'en jiarle plus , va, sers la tyrannie; Abandonne ton àme à son lâche génie; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui l'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère ^ , Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjcà l'honneur d'un si fameux trépas , Si l'amour jusqu'ici n'eilt arrêté mon bras; C'est lui qui , sous tes lois me tenant asservie , rd'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, I*ar les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive ^ , J'ai voulu , mais en vain , me conserver pour toi , Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi, grands dieux, si jemesuistrompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée , Et si d'un faux semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposée

» Celte réplique de Ciiina ne parait pas conv(nal)lc, : un sujet parle ainsi dans une nionarcliie; mais un lionime du sang de i'ouipiiti doil-ii parl(;r en sujet? ( V. )

' (À'ia n'e.st ni fi-anrais , ni clairement exprimé; et ces disseitaSions sur la foudre ne sont plus tolérées. ( V. )

3 Le mot de coUre ne parait peut-être pas assez juste. On ne sent point de colère pour la mort d'un père mis au nombre des proscrils il y a trente ans. Le mot de ressentiment, sérail plus propre; mais, en poésie, colère peut signifier iiidif/untùm, ressentiment, souvenir des injures, désir de vengeance.

< Je remarque ailleurs que toutes les piirases qui commencent par comme sentent la dissertation , le raisonnement , et que lachuleurdu sentiment ne])erme( guère ce tourprosaï(|ue. Mais est-ce un sentiment bien touchant, bien tragicpie, (pie celui d'Rmilie? Je n'ai pas voulu tuer .'/ugnslc moi-même , parce qu'on m'aurait tuée ; Je veux vivre pour toi , et Je veux que ce soit loi qui hasarde ta vie, etc. ( V. ) — Voltaire pouvait-il .se dissimuler qu'il dénaturait ici le sentiment d'Emilie, et qu'il parodiait le texte en fcifjnant de l'interpréter? (P.)

5 II est trop dur d'appeler Cinna esclave au propre, de lui dire qu'il est un lils supposé, qu'il est lils d'un esclave : cette condition élait au-des.sous de celle de nos valets. ( V. ) — F:ile ne dit à Cinna, ni qu'il est un lils supposé, ni qu'il est le lils d'un esclave; elle lui reproche, en républicaine, le senliment de bassesse qui parait le familiariser avec l'idée d'un maitre.

Je t'aime toutefois, quel que lu puisses être; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître Mille autres à l'envi recevraient cette loi ',

Aux yeux d'une Romaine telle i|u'Ëmilie, quiconque peut s'accoutumer au sacrilice de sa liberté n'est plus qu'un esclave, quoiqu'il ne soit pas né dans la servitude. ( P. )

' Doit-elle lui dire que mille autres assassineraient rem))ereur pour mériter les bonnes {grâces d'une femme? cela ne révollet-il pas un peu? cela n'empéclie-t-il pas qu'on ne s'intéresse à Emilie? Celle i)résomption de sa beauté la rend moins intéressante. Une femme emportée par une grande passion touche beaucoup ; mais uiîe femme qui a la vanité de regarder sa possession comme le plus grand prix où l'on puisse aspirer, révolte, au lieu d'intéresser. Emilie a déjà dit au premier acte qu'on publiera dans toute l'Italie qu'on n'a pu la mériter qu'en tuant Auguste; elle a dit à Cinna : songe que mes faveurs t'attendent. Ici elle dit que iniltc Romains tueraient Auguste pour mériter ses lionnes grâces. Quelle femme a jamais parlé ainsi? Quelle différence entre elle et Hermione , qui dit, dans une situation à peu près semblable :

Quoi I sans qu'elle employât une seule prière,

Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière !

Ses yeux, pour leur querelle, en dix ans de comhnts.

Virent périr vin!;t rois qu'ils ne connaissaient I)a.s ;

Et moi , je ne iiritends que la mort d'un p.irjure,

Et je charKC un am^int du soin de mon injure;

Il peut me conquérir à ce prix sans danger,

Je me livre moi-même , et ne puis me venger

C'est ainsi que s'exprime le goût perfectionné; et le génie , dénué de ce goût sur, bronche quelquefois. On ne prétend ))as, \ encore une fois, rien diminuer de l'extrême mérite de Cor- j neille; mais il faut qu'un commentateur n'ait en vue que la vé- S riléet l'utilité pul)li(|ue. Au reste, la lin de cette tirade est fort ' belle. (V.) — Les rapprochements d'Hermionc et d'Emilie; ne me paraissent pas exacts : l'une ne devait pas ressembler h l'autre. Il est bien vrai que toutes deux exigent de leur amant une vengeance et un meurtre; mais leur injure, et jiar conséquent leur situation , n'est pas la même, et ne devait pas produire le même effet. Emilie poursuit la vengeance deson père Toranius, tué il y a vingt ans, dans le temps des prosciiplions. Ce sentiment est légitime; mais personne n'a connu ce Toranius : la perte qu'a faite Emilie est bien ancienne; Auguste même l'a réparée autant (ju'il l'a pu, en traitant Emilie connue sa lilhi adoptive; ellfa reçu ses bienfaits : sa situation, comme le remarque lui-même Voltaire, n'est point à plain(ir(^ Ainsi donc, lorsqu'elle demande la tête d'Auguste, c'est un sentiment tout au moins aussi ré|)ul)licain que lilial , ennobli surtout par le dessein de rendre la liberté aux Romains : c'est un de ces sentiments auxquels on peut .se prêter, mais que le spectateur n'embrasse pas comme s'ils étaient les siens, (ju'il ne partage pas avec toute la vivacité de ses affections; ces sortes de rôles sont plutôt des moyens d'action que des mobiles d'intérêt. Il n'en est pas de même d'Hermione . son injure est récente, elle est sous les yeux du speclaleur : c'est une femme, une princesse cruellement outragée et fortement passionnée. L'olïens<; qu'elle reçoit est (le celles que tout son sexe partage, cl son infortune est de celles qui excitent la pitié du nôtre. Sa vengeance n'est pas un devoir, c'est une passion , et une passion si aveugle et si forcenée, que l'on sent bien ((U'HiTinione se l'ail illusion à elle-même, et qu'elle sera plus à plaindre encore dès qu'on l'aura vengée. Il résulte de cette différence essentielle entre les deux rôles, que celui de Racine est infiniment plus théâtral; mais que Corneille, en faisant l'autre pour uiî plan différent , n'était pas obligé de produire la même impression. Il ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous louche, mais seulejuent (pi'elle nous attache; et c'est à quoi l'auteur a réussi en lui (tonnant le mérite qui lui est propre , celui d'une noblesse d'àmts que rien ne peut al)aisser, d'une n-solution inlréjiide que rie;/ ne peut ébranler. (L.V II- )

S'ils pouvaient m'acquf-nr ;i uii-uie prix que toi.

Miiis n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.

Vis pour ton cher tyran , tandis que je meurs tienne :

Mes jours avec les siens se vont précipiter,

Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,

De ma seule vertu mourir accompagnée.

Et te dire en mourant d'un esprit satisfait :

« N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;

'■ Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée ,

>' Où la gloire me suit qui t'était destinée :

" Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ;

« Mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu. »

CINNA

Eh bien ! vous le voulez , il faut vous satisfaire, Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, il faut sur un tvTan porter de justes coups ; Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous. S'il nous ôte à son jiré nos biens , nos jours , nos fem- 11 n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes ; [ mes ', i\lais l'empire inhumain qu'exercent vos beaut« Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés ^ Vous me faites priser ce qui me déshonore^ ; Vous me faites haïr ce que mon âme adore ; Vous me faites répandre un sang pour qui je dois Exposer tout le mien et mille et mille fois : Vous le voulez , j'y cours , ma parole est donnée ; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant , A mon crime forcé joindra mon châtiment -i,

■ Mais rn ce cas Auguste est donc un monstre a étouffer : Cinna ne dcvail donc pas balancer ; il a donc très-grand tort de sedtl'dire; ses remords ne sont donc pas vrais? Comment peut-il aimer un tyran qui ôte aux Romains leurs biens, leurs femmes et leurs vies? Ces contradictions ne font-elles pas tort au pathétique aussi bien qu'au vrai , sans lequel rien n'est beau? (V.)

* C'est ici une idée poétiffue, ou plutôt une subtilité : Fos heuiités sont plus inhumaines qu'Aur/usU' I ce n'est pas ainsi que la vraie passion parle. On ste , dans une circonstance semblable, dit à Hcrmione :

Non, je vous priverai d'an plaisir si fuaeste. Madame; il ne mourra que de la main d'Oreste.

Il ne s'amuse point à dire que les l)eautés inliumaines d'Hermione sont des tyrans ; il le fait sentir en se déterminant malgré lui a un crime : ce n'est pas la le poète qui parle, c'est le personnage. (V.)

5 Priser n'est plus d'usage. Cinna ne prise point ici son action, puisqu'il la condamne; il dit qu'il adore Auguste, cela est beaucoup trop fort : il n'adore point Auguste; it devrait, dit-il, donner son snny pour lui mille et mille fois. Il devait donc être très-louche au moment que ce même Auguste lui donnait Emilie. Il lui a conseillé de garder l'empire pour l'assassiner, el il voudrait donner mille vies pour lui par réflexion.

■» Ces derniers vers réconcilient Cinna avec le spectateur : c'est un très-grand art. Racine a imité ce morce^iu dans Y.lndromuque :

El mes m«io>> aus.itùt contre mon sein tournres, eic. (V.)

CINNA, ACTK III, SCENE V

Et par celte action dan.-, raulre confondue. Recouvrera ma gloire aussilùl que perdue. Adieu.

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