‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 542 sur 1093 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

AUGU.STE, LIVIE.

AUGUSTE

Madame, on me trahit , et la main qui me tue

' A> r/iKl pas l'arlictcr par un prix si funeste. C'est ici lé tour de phrase italien. On dirait bit-n non valc il comprar; c'est un trope dont Corneille enrichissait notre langue. ( V.)

^ Peine ici veut dire supplice. ( V.)

3 Ces expressions , qui des deux, duquel, n'expriment qu'un froid embarras; elles peignent un homme qui veut résoudre un problème, et non un cœur agité. Mais le dernier vers est trèsbeau, et est digne de ce grand monologue. (V.)

4 On a retranché toute cette scène au théâtre depuis environ trente ans. Rien ne révolte plus que de voir unper.sonnagcs'introduire sur la lin sans avoir été annoncé , et se mêler des intérêts de la pièce sans y être nécessaire. Le conseil que Livie donne à Auguste est rapporté dans l'histoire; mais il fait un très-mauvais effet dans la tragédie ; il ote à Auguste la gloire de prendre de lui-même un parti généreux. Auguste répond à Livie : Fous m'aviez bien promis des con-nri/s d'une femme, vous me tenez parole ; et après ces vers comiques il suit ces mêmes conseils : celte conduite l'avilit. On a donc eu raison de

CINNA, ACTI-

ileiid sous mes déplaisirs ma constance abattue. ( jima , Cinna le traître....

LIVIE

Euphorbe m'a tout dit , Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. IVIais écouteriez-vous les conseils d'une femme .^

AUGUSTE

Hélas ! de quel conseil est capable mon âme?

LIVIE

Votre sévérité , sans produire aucun fruit ,

Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit ;

Par les peines «l'uii autre aucun ne s'intimide :

Salvidien à bas a soulevé Lépide;

Alurène a succédé, Cépion l'a suivi :

Le jour à tous les deux dans les tourments ravi

N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace,

Dont Cinna maintenant ose prendre la place;

Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjects

Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.

Après avoir en vain puni leur insolence,

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence ,

Faites son châtiment de sa confusion ,

Cherchez le plus utile en cette occasion ;

Sa peine peut aigrir une ville animée ,

Son pardon peut servir à votre renommée;

Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher

Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

AUGUSTE

Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire Qui nous rend odieu.x , contre qui l'on conspire, .l'ai trop par vos avis consulté là-dessus ' ; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.

Cesse de soupirer, Rome , pour ta franchise ; Si je t'ai mise aux fers , moi-même je les brise , Et te rends ton l^^tat , après l'avoir conquis , Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris : Si tu veux me haïr, hais-moi sans plus rien feindre ; Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre : De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comuîe il en fut, j'aspire à son bonheur.

LIVIE

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte ; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate* : Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours

ri'trancher tout li; nMe de Livie, comme celui de l'infanle dans le fid. Pardonnons ces fautes au commencement de l'art, et surtout au sul)lime, dont Corneille a donné beaucoup plus d'exemples qu'il n'en a donné de faiblesse dans ses belles tragédies. (V.)

' Là-dessus, là-dessous, ci-dessus, ci-dcssnus, termes familiers qu'il faut absolument éviter, soit en vers , soit en prose. (V.)

' Ces deux vers n'expriment pa-s assez la pen.sée de l'auteur, ne roninid pas une image assez précise I.ecuulraiied'un exeiii- |i!e ne peut se dire {\)

IV, SCENE IIL 211

Ne serait pas bonheur s'il arrivait toujouis.

AUGUSTE

Eh bien! s'il est trop grand, si j'aitortd'ypréleiidrr, J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandrc. Après un long orage il faut trouver un port; Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.

LIVIE

Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines !

AUGUSTE

Quoi ! vous voulez garder l'objet de tant de haines !

LIVIE

Seigneur, vous emporter à cette extrémitc- , C'est plutôt désespoir que générosité.

AUGUSTE

i Régner et caresser une main si traîtresse , j Au lieu de sa vertu , c'est montrer sa faiblesse.

j LIVIE.

C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix, ; Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

AUGUSTE

Vous m'aviez bien promis des conseilsd'ime femme ■ ; Vous me tenez parole , et c'en sont là , madame.

Après tant d'ennemis à mes pieds abattus , Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus ^; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture : Tout son peuple est blessé par un tel attentat , Et la seule pensée est un crime d'I-Ltat , Une offense qu'on fait à toute sa province. Dont il faut qu'il la venge , ou cesse d'être prince ^.

LIVIE

Donnez moins de croyance à votre passion.

' Corneille devait d'autant moins mettre un reproche si injuste et si avilissant dans la bouche d'Auguste, que cette grossièreté est manifestement contraire à l'histoire. Uxori gratins cgit, dit Sénèque le philosophe , dont le sujet de Cinna est tiré. (V. ) — Ce vers est-il donc aussi injurieux , aussi avilissant que Voltaire le suppose'? Il le serait peut-être si Livie n'eût pas diC':

Mais écouteriez-yous les conseils d'une femme?

La réponse d'Auguste ne paraît alors qu'une application assox naturelle à ce vers de Livie, et ne mérite pas, à ce qu'il nous semble, ce reproche de grossièreté. Il faut observer d'ailleurs que ce ton de galanterie avec les femmes , qui de nos romans et de nos boudoirs s'est étendu jusqu'à nos théâtres , était inconnu aux Romains, et n'eût pas été compatible avec la sévérité de mœurs qui subsistait encore du temps d'Auguste. ( P. )

» Les vertus de régner est un barbarisme de phrase, «n solécisme; on peut dire, les vertus des rois, des ai pi laines, des magistrats, mais non les vertus de régner, de combattre, de juger. (V.)

3 La rime de prince n'a que celle de province en substantif : cette indigence est ce qui contribue davantage à rendre souvent la versilication française faible, languissante et forcée. Corneille est obligé de mettre toute sa province, pour rimer à prince ;i-l toute sa province est une expression bien malheureuse , suitout quand il s'agit de l'empire romain ( V )

G!>.vA, ACTE IV, SCOE IV.

AUGUSTE

Ayez moins de faiblesse, ou moins (l'ainhitiui!.

LIVIE

JN'e traitez plus si mal un conseil salutaire.

.4UGUSTE.

Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu : nous perdons temps.

LIVIE

.le ne vous quitte point , Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point '.

AUGUSTE. [ne^.

C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importu-

LIVIE

.l'aime votre personne, et non votre fortune.

( Elle est seule. ) Il !n'( l'happe; suivons, et forçons-le de voir Qu'il peut, en faisant grâce , affermir son pouvoir ; Kt qu'enfin la clémence est la plus belle marque Qui fasse à l'univers connaître un vrai monarque.

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