‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 546 sur 1093 · AUGUSTE, CINNA · texte numérisé non relu

AUGUSTE, CINNA

AUGUSTE

Prends un siège, Cinna , prends , et sur toute chose "* Observe exactement la loi que je t'impose : Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot , d'aucun cri , n'en interromps le cours ; 'J'iens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence,

rspère (ju'il pourra se venger de lui, et le punir de lui avoir fait coratTicUre une action infâme. (V.)

' Il faut éviter cette cacophonie en vers, et môme dans la prose soutenue. (V.)

* On se soucie fort peu que cet esclave Euphorbe soit mis en croix ou non. Cet acte est un peu défectueux dans toutes ses parties; la difticuité d'en faire cinq est si grande, l'art était alors si peu connu , qu'il serait injuste de condamner Corneille. Cet acte eiil été admirable partout ailleurs dans son temps; mais nous ne recherchons pas si une chose était lionne autrefois, nous recherchons si elle est honne pour tous les temps.

^ On ne peut pas dire en dcpit de mon crime comme on dit malgré mon crime , quel qu'ait été mon cr'/me, parce qu'un crime n'a point de dépit. On dit bien en ch-jiil de ma haine, de ••non iimoin; parce (jue les passions se personnilient. (V. )

4 Sede, inquit, Cinna; koc primum a te peto ne lognenlem interpelles. Toute cette scène est de Sénèque le philosophe. Par (|uel prodige de l'art Corneille a-l-il surnassé Sénéqui!, comme dans les Horacex il a été plus nerveux que Tite-Live? C'est là le privilège de la belle poésie, et un de ces exemples qui condamnent bien fortement ces deux auteurs, d'Aubignac et la Motte, qui ont voulu faire des tragédies en prose : d'Aubignac, homme sans talents, qui, pour avoir mal étudié le théâtre, croyait pouvoir faire une bonne tragédie dans la prose la plus plaie; la Motte, homme d'esprit et de génie, qui, ayant trop négligé le style et la langue dans la poésie, j)our laquelle il avait iieaucoup de talent, voulut faire des tragédies en prose, parce que la prose est plus aisée (|ue la poésie. ( V )

Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

CINNA

Je vous obéirai , seigneur.

AUGUSTE

Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la nais.>ance ; Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissatieo Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main ; Tu fus mon ennemi même avant que de naître , Et lu le fus encor quand tu me pus connaître , Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti : Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie; Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie ; Je te fis prisonnier pour le combler de biens; Ma cour fut ta prison , mes faveurs tes liens ' ; Je te restituai d'abord ton patrimoine; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis , à chaque occasion , Je suis tombé pour loi dans la profusion ; Toutes les dignités que tu m'as demandées , Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ; Je l'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs , A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire , Et qui m'ont conservé le jour que je respire ; De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu ^ , Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut , en rappelant Mécène , Après tant de faveur montrer un peu de haine , Je le donnai sa place en ce triste accident , Kl te fis , après lui , mon plus cher confident ; iVujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma puissance absolue , De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis , Et ce sont , malgré lui , les liens que j'ai suivis ; lîien plus, ce même jour je le donne yJùuilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie , Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins. Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins ^. Tu t'en souviens , Cinna , tant d'heur et tant de gloire

' On sous-entend /«rt«<. Ce n'est point une licence, c'est un trope en usage dans toutes les langues. (V.)

' De lu façon est trop familier, troj) trivial. (V.) 3 Voil.Yce vers qui contredit celui d'f'.milie : d'ailleurs, quel royaume aurait-il donné a Cinna? les Romains n'en recevaient point. Ce n'est (ju'une inadvertance qui n'ote rien au sentiment et à l'éloquence vraie et sans enflure dont ce morceau est rempli. (V )

CINNA, ACTE V, SCÈNE I

Ne peuvent pas si tôt sortir do. ta mémoire ; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna , tu t'en souviens , et veux m'assassiner.

CINNA

Moi, seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein...

AUGUSTE

Tu tiens mal ta promesse :

Sieds-toi , je n'ai pas dit encor ce que je veux ; Tu te justifieras après , si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.

Tu veux m'assassiner demain , au Capitoie , Pendant le sacrifice, et ta main pour signal iMe doit , au lieu d'encens , donner le coup fatal ; La moitié de tes gens doit occuper la porte , L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis , ou de mauvais soupçons • ? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? l'rocule , Glabrion , Virginian , Rutile , IMarcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin , Icile, Maxime , qu'après toi j'avais le plus aimé : Le reste ne vaut pas Tbonneur d'être nommé; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes , Que pressent de mes lois les ordres légitimes , Et qui , désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Tu te tais maintenant , et gardes le silence , Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein , et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! Si j'ai bien entendu tantôt ta politique , Son salut désormais dépend d'un souverain, Qui pour tout conserver tienne tout en sa main ; VA si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? d'y régner en ma place? î)'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi , Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, J'^t que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main ' .

■ Bmis cl mauvais n'est-il pas un ppu trop anlithèse? et ces anlilhèses, en général, ne sont-elles pas trop fréquentes dans les vers français et dans la plupart des langues modernes? (V.)

2 Racine a exprimé avec plus de précision la même pensée (lins ces deux vers :

si le nionilc iiincliant n'a plus que cet appui , le le pluins , cl vous plains vous même <iutan( que lui Ale.cauil)t , acte II, se. ii.

Apprends à te connaître, et descends en toi-niêiiie ; On t'honore dans Rome , on te courtise , on t'aime , Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux , Ta fortune est bien haut, tu peux ce que lu veux : ]\Iais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite , Si je t'abandonnais à ton peu de mérite ' . Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus , tes glorietLx travaux . Les rares qualités par oii tu m'as dû plaire , Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire , et ton pouvoir en vient ; Elle seule t'élève, et seule te soutient ; C'est elle qu'on adore , et non pas ta personne ; Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu elle t'en donne; Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne , si tu le peux , aux dépens de ma vie ; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses , les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images , Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle , parle , il est temps.

CINNA

Je demeure stupide; Non que votre colère ou la mort m'intimide : Je vois qu'on m'a trahi , vous m'y voyez rêver. Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.

Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupée : Seigneur, je suis Romain , et du sang de Pompée. Le père et les deux fils lâchement égorgés ,

' Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade étant sur le théâtre, dit tout haut à Auguste : « Ah ! tu me gâtes le Soyons amis, Cinna. » Le vieux comédien qui jouait Auguste se déconcerta , et crut avoir mal joué. Le maréchal , après la pièce, lui dit : Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste qui « dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite , qu'il n'est propre à rien , « qu'il fait pifié, et qui ensuite lui dit : Soyons amis. Si le roi « m'en disait autant, je le remercierais de son amitié. » Il y a un grand sens et beaucoup de linesse dans cette plaisanterie. On peut pardonner à un coupable qu'on méprise , mais on ne devient pas son ami; il fallait peut-être que Cinna, trè.s-criminel , fut encore grand aux yeux d'Auguste. Cela n'empéclie pas qu(' le discours d'Auguste ne soit un des plus beaux que nous ayons dans notre langue. (V.) — Il y avait plus de linesse que de vérité dans cette plaisanterie du maréchal de la Feuillade. Auguste se devait à lui-même de dire a Cinna tout ce qu'il lui dit. l'uisqu'il était son ami auparavant, et qu'il veut bien continuer de l'être, son intention n'est pas de l'avilir, mais de le remettre! à sa place en lui faisant sentu- le peu de puissance réelle (prit a , et tousles obstacles qui s'oppo.scraient à son ambition. Ajoutons même que la clémence! d'AugusIe est inlércssée à les lui faire sentir, jKiur le détourner d'une rechute <|ui deviendrait iml'ardonnable. (P)

CINNA, ACTE

Par 1.1 mort de César iHoienl Irop pou vonc;ôs; C'osl la tl'uii beau dessein rillusire il seule cause : Va puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, IN'alltMuk'z point, de mol d'infâmes repentirs ' , D'inutiles regrets , ni de honteux soupirs ; Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire ; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire '. Vous devez un exemple cà la postérité , Et mon trépas importe à votre silreté.

AUGUSTE

Tu me braves , Cinna , tu fais le magnanime , Et , loin de fcxcuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû , tu vois que je sais tout ; Tais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.

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