CIME, AUGUSTE, CINNA, /EMILIE, FULVIE
LIVIE
^ ous ne connaissez pas encor tous les complices; \ (itre /Emilie en est , seigneur, et la voici ^.
CIINNA.
C'est elle-même, ô dieux!
AUGUSTE
Et toi, ma fille, aussi!
^EMILIE
Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire, Et j'en étais, seigneur, la cause et le salaire.
AUGUSTE
Quoi ! l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujour- T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui ! [d'hui Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne , ¥A c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne "î.
EMILIE
Cet amour qui m'expose à vos ressentiments N'est point le prompt effet de vos commandements; Ces (lanmies dans nos cœurs sans votre ordre étaient Et ce sont des secrets déplus de quatre années; [nées, Mais, quoique je l'aimasse, et qu'il brulat pour moi , Une haine plus forte à tous deux fit la loi ;
• I^ repentir no peut admettre ici do pluriel. (V.)
* Le sens est, ce que vous devez faire ; mais l'exprfssion est trop équivoffue, elle semble signilier ce que Cinna doit faire à Auguste. (V.)
^ Les acteurs ont été ot)ligés de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Emilie; mais ils lui sont peu convenables : elle ne doit pas dire à Auguste voire Emilie; ce mol la condamne; si elle vient s'aecu.ser elle-même, il faut qu'elle débute en disant : ./(• viens mourir avec Ciuiia. (V.)
^ Cette petite ironie est-elle hien placée dans ce moment tragique? est-ce ainsi qu'Augustf doit parler? (V.)
V, SCENE H. ;i!7
.Je ne voulus jamais lui donnei d'espérance, Qu'il ne m'eut de mon père assm-é la vengeance ; .Te la lui fis jurer; il chercha des amis : liC ciel rompt le succès que je m'étais promis ' , Et je vous viens, seigneur, offrir une victime, Non pour sauver sa vie en me chargeant du crijue : Son trépas est trop juste après son attentat , E;t toute excuse est vaine en un crime d'État : Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.
AUGUSTE
Jusques à quand , ô ciel , et par quelle raison Prendrez-vous contremoi des traitsdans ma maison ? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie ; Mon amour en sa place a fait choix d'/Emilie , Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'otait l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et prenant toutes deux leur passion pour guide , L'une fut impudique , et l'autre est parricide '. O ma fille ! est-ce là le prix de mes bienfaits?
^MTLTE.
Ceux de mon {)ère en vous firent mêmes effets *.
AUGUSTE
Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
yEMILIE.
Il éleva la vôtre avec même tendresse ; 11 fut votre tuteur, et vous son assassin ; Et vous m'avez au crime enseigné le chemin : Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère , Que votre ambition s'est immolé mon père, Et qu'un juste courroux dont je me sens briller,, A son sang innocent voulait vous immoler.
LIVlE 4.
C'en est trop, /Emilie, arrête, et considère Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père : Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur. Fut un crime d'Octave , et non de l'empereur.
' On ne rompt point un succès, encore moins un succès (pfon s'est promis; on rompt une union , on détruit des espérances, on fait avorler des desseins, on prévient des projets : Le cii I ne m'a pas accordé, m'ôte, me ravit, le succès que; je m'clais promis. (V.)
2 II est ici question de Julie et d'Emilie. Ce mot impudique ne se dit plus guère dans le style noble, parce (jn'il préseiile une idée qui ne l'est pas; on n'aime point d'ailleurs à voir Auguste se rappeler cette idée humiliante et étrangère au sujet Les gens instruits savent trop bien qu'l^;niilie ne l'ut mém(! jamais adoptée par Auguste; elle ne l'est que dans celte pièce.
3 Firent mêmes effets n'est recevable Qi en vers ni en prose.
4 Les comédiens ont retranché tout le couplet de Livie , et d n'est pas à regretter : non-seulement Livie n'était pas ni-cessaire , mais elle se faisait de fêle mal à propos pour dchiter une maxime aussi fausse qu'horrible, (|u'il est permis d'assassiner pour une couronne, et qu'on esl absous de tous les crimes quand on rè^ne. CV.)
CINNA, ACTE V, SCÈNE ITÎ
Tous CCS crimes cV\^\M qu'on fait pour lacouronnc, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne , Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis , Le passé devient juste et l'avenir permis '. Qui peut y parvenir ne peut être coupable ; Quoi qu'ii ait fait ou fasse , il est inviolable : Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main ; Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
EMILIE
Aussi , dans le discours que vous venez d'entendre , Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre.
Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; Traiicbez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna , j'en séduirai bien d'autres ' ; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger. Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.
CINNA
Que vous m'ayez séduit , et que je souffre encore
D'être déshonoré par celle que j'adore!
Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer :
J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer ;
A mes plus saints désirs la trouvant inflexible,
Je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible;
Je parlai de son père et de votre rigueur.
Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur.
Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme^!
Je l'attaquai par là , par là je pris son âme i;
Dans mon peu de mérite elle me négligeait,
Et ne put négliger le bras qui la vengeait :
Elle n'a conspiré que par mon artifice;
J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice ^.
^.MILIE.
Cinna , qu'oses-lu dire.' est-ce là me chérir,
Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir.!"
' Ce vers n'a pas de sens. Vnvenir ne peut signifier les crini''s h venir; et s'il le signiliait, cette idée serait abominable. (V.)
'• llsemble qu'fimilie soit toujours sûre de faire conspirer qui «■lie voudra, parce qu'elle se croit belle. Doit-elle dire à Auguste ([u'elle aura il'autres amants qui vengeront celui qu'elle aura perdu? (V.)
3 Ce vers parait trop du ton de la comédie, et est d'autant plus déplacé, qu'Emilie doit être supposée avoir voulu venger son père, non pas parce qu'elle a le caractère d'une femme, mais parce qu'elle a écouté la voix de la nature. (V.)
4 Expression trop familière. (V.)
5 Pourquoi toute cette contestation entre Cinna et Emilie est- ♦•lie on peu froide? C'est que si Auguste veut leur pardonner, il importe fort peu qui des deux soit lo plus coupable ; et que s'il veut les punir, il importe encore moins qui des deux a séduit l'autre. Ces disputes , ces combats à qiii mourra l'un pour l'autre, font une grande impression quand on peut hésiter entre deux personnages , quand on ignore sur lequel des deux le coup tombera , mais non pas quaDd tous les deux sont condamnés et condamnables. (V.)
CINNA
INIourcz, maiscn mourant ne souillez point m.i gioiie.
^EMILIE
La mienne se flétrit , si César te veut croire.
CINNA
Et la mienne se perd , si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups ' .
vEMILIE.
Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne ' Ce serait l'affaiblir que d'affaiblir la tienne : La gloire et le plaisir, la honte et les tourments , Tout doit être commun entre de \Tais amants ^.
Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romai- TJnissant nos désirs, nous unîmes nos haines ; [nés ; De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment ; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent ; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas : Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.
AUGUSTE
Oui , je vous unirai , couple ingrat et perfide. Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide, Oui , je vous unirai , puisque vous le voulez : Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez; Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, S'étonne du supplice aussi bien que du crime :