‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 548 sur 1093 · AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, EMILIE, FULVIE

AUGUSTE

Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux Ont arraché Maxime à la fureur des eaux i. Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.

MAXIME

Honorez moins , seigneur, une âme criminelle.

' Tirez à vous est une expression trop peu noble. Géiicreiix coups ne peut se dire d'une entreprise qui n'a pas eu d'effet. (V.)

* Eh bien ! prends-en la part est du ton de la comédie. (V.) — Nous avouons qu'ici prends-en ta part nous parait simple et noble. (P.)

3 Ce vers est encore du ton de la comédie ; et celte expression de vrais amants revient trop souvent. (Y.)

i Maxime vient ici faire un personnage aussi inutile que Livie : il parait qu'il ne doit point dire à Auguste (}u'on l'a fait passer pour noyé , de peur qu'on n'eut envoyé après lui , puisqu'il n'avait révélé la conspiration qu'à condition qu'on lui pardonnerait. N'eilt-il pas été mieux qu'il se fût noyé en effet de douleur d'avoir Joué un si lâche personnage? On ne s'intéresso qu'au sort de Cinna et d'Emilie, et la grâce de Maxime ne touche personne. (V.)

eiNNA, ACTE V, SCl^.NE HT.

AlIGUSTK.

Ne parlons plus de crime après ton repentir, Après que du péril tu m'as su garantir ; C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.

MAXIME

De tous vos ennemis connaissez mieux le pire ; Si vous régnez encor, seigneur, si vous vivez, C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.

Un vertueux remords li'a point touché mon âme; Pour perdre mon rival , j'ai découvert sa trame; Euphorbe vous a feint que je m'étais noyé ' De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé : Je voulais avoir lieu d'abuser ylùnilie , Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, Et pensais la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant ^ ; INIais , au lieu de goûter ces grossières amorces , Sa vertu combattue a redoublé ses forces^, Elle a lu dans mon cœur ; vous savez le surplus , Et je vous en ferais des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice : Si pourtant quelque grâce est due h mon indice 4 , Faites périr Euphorbe au milieu des tourments ^ , Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. J'ai trahi mon ami , ma maîtresse , mon maître, Ma gloire , mon pays , par l'avis de ce traître; Et croirai toutefois mon bonheur inCni , Si je puis m'en punir après l'avoir puni.

AUGUSTE

En est-ce assez , ô ciel ! et le sort , pour me nuire , A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ; Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis , je veux l'être. O siècles ! ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire; Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amis , Cinna , c'est moi qui t'en convie'' :

' Feindre ne peut gouverner le datif ; on ne peut dire/emdre à quelqu'un. (V.) Racine cependant a dit :

Il lui feiat qu'en an lieu que vous seul connaissez Vous cacbezdes trésors par David amassés.

Athal. acte 1 , se. i.

El cette locution , qui ne lui a été reprochée par aucun de ses Moml)reux commentateurs, a été justifiée par la Harpe.

» Sous l'espoir du retour... expression de comédie; retour pour venger, expression vicieuse. (V.)

^ On dit les forces d'un Étal, la force de l'âme. De plus, Emilie n'avait l.esoin ni de force ni de vertu pour mépriser Maxime. (V.)

4 Indice est là pour rimer à artifice : le mot propre est aveu. {V.)

!» C'est un sentiment lâche, cruel et inutile. (V.)

'' C'est ce que dit Auguste qui est admirable ; c'est là ce qui

Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie , Et , malgré la fureur de ton lâche dessein , Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé , je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée , Reçois le consulat pour la prochaine année.

Aime Cinna , ma fille , en cet illustre rang , Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ' ; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : Te rendant un époux , je te rends plus qu'un père.

EMILIE

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés ; Je recouvre la vue auprès de leurs clartés : Je connais mon forfait qui me semblait justice ; Et ( ce que n'avait pu la terreur du supplice ) Je sens naître en mon âme un repentir puissant, Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.

Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, seigneur,je n'en veux que moi-même: J'ose avec vanité me donner cet éclat , Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'iUat. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle ; Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur, L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offeiises Au lieu de châtiments trouvent des récompenses ? O vertu sans exemple ! ô clémence , qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

lit verser des larmes au grand Condé, larmes (jui u'api)artiiii nent qu'à de belles âmes.

De toutes les tragédies de Corneille, celle-ci lit li' i)!nsf;i','ni(l effet à la cour, et on peut lui appliquer ces vers du vii'ii Horace :

C'est aux rois , c'est aux grands, c'est aux csprils bien fait:) ..

C'est d'eux seuls qu'où attend la véritable gloire.

Déplus, on était alors dans un temps ou les esprits , animés par les factions qui avaient agile le régne de Louis Xlll, ou plutôt du cardinal de Richelieu , étaient plus propres à recevoir les sentiments qui régnent dans cette pièce. Les iii'cmiers spcc tateurs furent ceux qui comhaUireut à la MarIVi', d (jui (iniit la guerre de la Fronde. Il y a d'ailleurs dans ecllc pir<'<' iio vrai continuel, un développement delà conslilnlido di- l'empire romain qui plait extrêmement aux hommes d'Etat; etalors chacun voulait l'être.

J'observerai ici que, dans toutes les tragédies grecques faites pour un peuple si amoureux de sa liberté, on ne trouve pas un trait (pii regarde cette lji)erté,et que Corneille, né Tiançais, en est rempli. (V.)

• La pourpre d'un rançi est intolérable; celle pourpre, comparée au sang parce qu'il est rouge, est puérile. (V.)

EXAMKN DE CliNiNA.

AUGUSTE

<^sse d'en retarder un oubli magnanime ; El tous deux avec moi faites grâce à iMaximo : U nous a traliis tous; mais ce qu'il a commis Vous conserve innocents , et me rend mes amis.

( a Maxime. ) Reprends auprès de moi ta place accoutumée; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ; Et que di'main l'hymen couronne leur amour. Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

MAXIME

.le n'en murmure point, il a trop de justice ' ; Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontés <2ue je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.

CINNA

Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée Vous consacre une foi lâchement violée, ]\Iais si ferme à présent, si loin de chanceler. Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler.

Puisse le grand moteur des belles destinées, Pour prolonger vos jours , retrancher nos années ; Et moi , par un bonheur dont chacun soit jaloux , Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous !

LIVIE

Ce n'est pas tout, seigneur; une céleste flannne D'un rayon prophétique illumine mon âme ^. Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi ; De votre heureux destin c'est l'immuable loi.

Après cette action vous n'avez rien à craindre ; On portera le joug désormais sans se plaindre; Et les plus indomptés renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets ; Aucun lâche dessein , aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie ; Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs : Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, Se démet en vos mains de l'empire du monde ; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner : D'une si longue erreur pleinement affranchie. Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie , Vous prépare déjà des temples , des autels , Et le ciel une place entre le^ immortels;

'Un supplice est juste; on l'ordonne avec justice; celui qui punit a de la justice ; mais le supplice n'en a point, parce qu'un supplice ne peut être personnifié. (V.)

* Un rayon prophétique ne semble pas convenir à Livie; la juste espérance que la clémence d'Auguste préviendra désormais toute conspiration, vaut bien mieux qu'un rayon prophétique.

On retranche aux représentations ce dernier couplet de Livie comme les autres , par la raison que tout acteur qui n'est pas néressaire, gâte les plus grandes beautés. (V.)

Et la postérité, dans toutes les provinces , Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

AUGUSTE

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer ! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices . Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier '.

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