MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE
ÉCRIT PAR SIMÉON METAPHRASTE , ET RAPPORTÉ l'AK SURIUS.
L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînenient, qu'aussitrtt qu'ils ont remarqué quelques événements véritables , ils s'imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances (jui les accompagnent ; les autres, mieux avertis de notie artifice, soupçonnent de lausseté tout ce qui n'est pas de leur connaissance ; si bien «pie quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l'attribuent tout entière à l'effort de notre imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
L'un et l'autre de ces effets serait dangereux en celte rencontre : il y va de la gloire de Dieu , qui se plaît dans celle
fîaux. Il aurait mieux fait de ne se point écrier dans sou irans-
purl. (V.)
de ses saints , dont la moi t si précieuse devant ses yeux ne «loit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier noire théâtre par sa représentation, nous y profonerions la sainteté de leurs souffrances, si nous pernjettions (jue la crédulité des uns et la défiance des autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas , pendant que les auties la dénieraient à ceux à qui elle appartient.
Saint Polyeucte e^t un martyr dont, s'il m'est iwrmis de parler ainsi , beaucoup ont plutôt appris le nom h la comédie qu'à l'église. Le Marlyrolocjc. romain en fait mention sur le 13 de février, mais en deux mots, suivant sa coutume; Baronius, dans ses Annales, n'en dit qu'une ligne; le seul Surius, ou plutôt Mosander, qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort assez au long sur le neuvième de janvier : et j'ai cru qu'il était de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements , et lui faire reconnaître ce (pii lui doit imprimer du respect comme saint , et ce (pii le doit seulement divertir connue industrieux. Voici donc ce (pie ce dernier nous apprend :
Polyeucte et Néarque étaient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié; ils vivaient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur demeure était dans Mélilène, capitale d'Arménie ; leur religion dilTérente , Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des gentils, mais ayant toutes les qualités dignes d'un chrétien , et une gi and« inclination à le devenir. L'empereur ayant fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, celte publication donna un grand trouble à Néaique, non pom' la crainte des supplées dont il était menacé, mais pour l'appréhension (pi'il eut que leur amitié ne souffrit quchpie séparation ou refroidissement par cet édit, vu les peines (pii y étaient proposées à ceux de sa religion, et les honneurs pronns à ceux du parti contraire; il en conçut un si profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur : Ne craignez point, lui dit-il, que l'édit de l'einperemnous désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ <pic vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait monter sur un cheval ailé poui' le suivre : cette vision m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le seul nom de chiétien me manque ; et vous-même , toutes les fois (pie vous m'avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu iemar(iuer (jue je vous ai toujours écouté avec lespect; et quand vous m'avez lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyais pas indigne d'aller à lui .sans êtie initié de ses mystères et avoir- reçu la grâce de ses sacr(!ments, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir i)oui' sa gloire et le .soutien de ses éleiiielles vérités! N<*ar(iue l'ayant éclair ci sur l'illusion du tcrirpule
où il était par l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le baptême; aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'empereur, crache dessus , et le déchire en morceaux qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaient, les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avait pas espéré.
Son beau-père Félix , qui avait la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avait fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage : mais n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auraient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avaient eu ses artifices et ses rigueurs. 11 n'avance rien davantage [lar là; au contraire , voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceraient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
Voilà en peu de mots ce qu'en dit Suri us : le songe de Pauhne, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'empereur, la dignité de Félix que je fais gouverneur d'Arménie, la mort de >'éarque, la conversion de Félix et de Pauline, sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule vicloire de l'empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par M. Coeffeteau dans son Histoire mmniiie; mais il ne dit pas, ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remercîment en Arménie.
Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou non, les savants en jugeront; mon but ici n'est pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
PERSONNAGES
FÉLIX , sénateur romain , gouverneur d'Arménie. POLYEUCTE, seigneur arménien, gendre de Félix. SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie. NÉARQUE , seigneur arménien , ami de Polyeucte. P.4ULINE, tille de Félix, et femme de Polyeucte. STRATONICE, confidente de Pauline.
ALBEV, confident de Félix.
FABIAN , domestique de Sévère.
CLÉON, domestique de Félix.
Trois cardes.
La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.