POLYEUCTE, NÉARQUE
NÉARQUE
Quoi ! vous VOUS arrêtez aux songes d'une femme ! De si faibles sujets troublent cette grande âme ' ! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé » '
POLYEUCTE
Je sais ce qu'est un songe , et le peu de croyance Qu'un homme doit donner à son extravagance, Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit ; Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme; Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'àme ^ Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer, Les flambeau.x de l'hymen viennent de s'allumer. Pauline, sans raison dans la douleur plongée, Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée 4; Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais , Et tâche à m'empêcher de sortir du palais. Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes; Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes; Et mon cœur, attendri sans être intimidé,
' Des songes qui sont des sujets. Il était aisé de commencer avec plus d'exactitude et d'élégance; mais la faute est Irés-légère. (V.)
* Le mot de rêver est devenu trop familier; peut-être ne l'élait-il pas du temps de Corneille. Il fautobserverqu'il avait dt^jà l'art de varier son style ; il nous avertit même dans ses examens qu'il l'a proportionné à ses sujets. Toutes les pièces des autres auteurs paraissent jetées dans le même moule. Il faut convenir pourtant qu'un connaisseur reconnaîtra toujours le même fonds de style dans les pièces de Corneille qui paraissent le plus diversement écrites : c'est en effet le môme tour dans les phrases, toujours un peu de raisonnement dans la passion , toujours des maximes détachées, toujours des pensées retournées en plus d'une manière. C'est le style de Rotrou, avec plus de force, d'élégance et de richesse. La manière du peintre est visible, quelque sujet que traite son pinceau. (V.)
3 Ce mot toute est inutile, et fait languir le vers; une vaine épithète affaiblit toujours la diction et la pensée. (V.)
4 On ne peut dire que dans le burlesque songer une mort. (V.)
Nous pouvons nous tromper; mais nous croyons entrevoir quelque différence entre songer une mort, expression que nous ne balancerions pas à condamner, si elle était employée dans un sens absolu , et cette mort de Polyeucte que Pauline a véritablement songée, puisqu'elle a cru la voir en songe. Som>niare aliquem était une expression latine très-usitée pourdir.^ voir quelqu'un en songe : somniare mortem aliofjus se dirait donc également, et c'est précisément l'expression Ue Corneille. (P-)
N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé '.
L'occasion , ISéarque , est-elle si pressante
Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante?
Tar un peu de remise épargnons son ennui ,
Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui '.
NÉABQUE.
Avez-vous cependant une pleine assurance
D'avoir assez de vie ou de persévérance ?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,
Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain ^P
H est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace;
Après certains moments que perdent nos longueurs ,
Klle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs^ ;
Le nôtre s'endurcit, la repousse , l'égaré :
Le bras qui la versait en devient plus avare* ,
I Et mon cœur, attendri sans être intimidé, N'ose déplaire aux yeux duut il est possédé ;
expression impropre, vicieuse; on ne peut dire, être possédé des yeux. (V.)
^ Cela est à peine intelligible. Ce style est trop à la fois négligé et forcé. Pour juger si des vers sont mauvais, mettez-les en prose*; si cette prose est incorrecte , les vers le sont. Épargnons sou ennui par un peu de remise, pour faire en plein repos ce qu'il trouble. Vous voyez combien une telle phrase révolte. Les vers doivent avoir la clarté, la pureté de la prose la plus correcte, et l'élégance, la force, la hardiesse, l'harmonie de la poésie. Ce qui est assez singulier, c'est que Corneille, dans la première édition de Polyeucte , avait mis :
Remettons ce dessein qui raccabic d'ennui ,
Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui;
et dans toutes les autres éditions qu'il lit faire, il corrigea ces deux vers de la manière dont nous les imprimons dans le texte. Apparemment on avait critiqué remettre un dessein, parce qu'on remet à un autre jour l'accomplissement, l'exécution , et non pas le dessein. On avait pu blâmer aussi , nous le pourrons demain, parce que ce le se rapporte à dessein , et que pouvoir un dessein n'est pas français. Mais en général il vaut mieux pécher un peu contre l'exactitude de la syntaxe, que de faire des vers obscurs et mal tournés. La première manière était, à la vérité, un peu fautive, mais elle vaut beaucoup mieux que la seconde. Tout cela prouve que la versilication française est d'une diflicidlé presque insurmontaJ)le. (V.)
3 Est-ce Dieu qui promet de vouloir demain, ou qui promet que Polyeucte voudra? Un écrivain ne doit jamais tomber dans ces amphibologies; on ne les permet plus. (V-)
4 Tous ces vers sont rampants, trop négligés, trop du style familier des livres de dévotion. Après certains moments, etc. cela sent plus le style comique que le tragique. (V.)
^ Il faut avouer qu'aujourd'hui on ne souffrirait pas mm brus qui verse une grâce. (V.) — Rousseau a dit, dans son ode au comte du Luc :
Ainsi daigne le ciel , toujourt pur et tranquille , Verser sur tous les jours que votre main nous Ule Un regard amoureux !
cl personne ne lui a contesté la beauté de cette expression.
■ C'est ici un paradoxe auquel Voltaire est revenu plus d'une foi» dans le cours de ses remarques, et qui serait plus capable d'égarer que d'instruire; il est même étonnant qu'il ait pu se présenter h l'idée d'un homme aussi exercé que lui dans l'art des vers , cl qui souvent en a fait de si beaux (IV)