‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 561 sur 1093 · POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE III

PAULIiNK.

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne' , Je crois que ta frayeur égalerait la mienne, Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit, Si je t'en avais fait seulement le récit.

STRATONICE

A raconter ses maux souvent on les soulagea

PAULINE

Écoute ; mais il faut te dire davantage ,

lit que, pour mieux comprendreun si triste discours,

Tu saches ma faiblesse et mes autres amours :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte

Ces surprises des sens que la raison surmonte ;

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu ^.

les Romains n'avaienl nulle foi aux songes ; les honnêtes gens ne connaissaient plus de superstitions. On dit bien miroir de rarenir, parce qu'on est supposé voir l'avenir comme dans un miroir, mais on ne peut dire miroir de lafalalité, parce que ce n'est pas celte fatalité qu'on voit, mais les événements qu'elle amène. (V.) — Il n'est pas vrai que le mot ridicule doive être banni des vers héroïques, puisque Voltaire convient qu'on peut l'employer pour jeter du mépris sur des préjugés que d'autres respectent. C'est ce que fait ici Corneille, en l'appliquant aux songes, à peu près comme Voltaire l'a fait lui-même dans ces vers de Mahomet :

Qui, sons levain appât d'un songe ridicule. Des plus vils des humains tente la foi crédule.

Non-seulement ce mol n'est point bas, comme le dit ailleurs Voltaire , mais il n'a rien qui doive le faire exclure du style noble , témoin ces beaux vers de V^rt poétique ;

Ce n'était point jadis snr ce ton ridlcnle Qu'Amour dictait les vers qae soupirait Tiballe.

Il est vrai que Voltaire parait se rétracter lorsqu'il ajoute que tout dépend de l'art avec lequel les mots sottt placés. (P )

' Le mot de crédit est impropre. Un songe n'obtient point de crédit. (V.) — Ce mot est encore très-usité dans le .sens où Corneille l'emploie. Crédit est l'équivalent d'autorité, et les songes en conservent encore sur le peuple. Il est des hommes sur qui le merveilleux le plus absurde aura toujours du crédit. (P.)

* Ce vers est un peu familier, et il faut en racontant, et non à raconter. (V.) ^

3 Plusieurs personnes ont trouvé que Pauline ne devait pas débuter par dire un peu crûment qu'elle a eu d'autres amours, et qu'une coquette ne s'exprimerait pas autrement ; d'autres disent que Corneille avait la simplicité d'un grand homme , et qui: la donne à Pauline. On peut remarquer ici que Corneille étale pre.«(iue toujours en maxime ce que Racine mettait en sentiment. Il y a peut-être une espèce d'appareil, une petite affectation dans une nouvelle mariée, à dire ainsi, qu'une femme d'honneur peut raconter ses amours. On sent que c'est le poète qui débite ses pensées et qui prépare une excuse pour Pauline. Si Pauline n'avait pas combattu, voudrait-elle qu'on doutât de sa conduite? Une femme est-elle moins estimée pour n'avoir aimé que son mari? faut-il absolimient qu'elle ait un autre amour, pour qu'on ne doule pas de sa vertu? ( V. ) — Corneille, dans l'examen de Polyeucte, avait réfuté d'avance I objection de Voltaire. '■ Pauline, dit-il, ne s'ouvre à .Strato- '< nice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble , et les " sujets qu'elle a de s'en alarmer. <■ Elle ne pouvait lui raconter ce songe , dans lequel il est question de Sévère , sans lui confier

Dans Rome , où je naquis , ce malheureux visage » D'un chevalier romain captiva le courage; Il .s'appelait Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

STRATONICE

Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie Sauva des ennemis votre empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains ' , Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ^ ? Lui , qu'entre tant de morts immolés à son maître , On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître ; A qui Décie enfin , pour des exploits si beaux , Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux !

PAULINE

Hélas! c'était lui-même, et jamais notre Rome IS'a produit plus grand cœur, ni vuplushonncte liom- Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien. [me.

Je l'aimai , Stratonice; il le méritait bien. IMais que sert le mérite où manque la fortune.? L'un était grand en lui , l'autre faible et comimiiie ; Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance ^ !

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir ', Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère'' , J'attendais un époux de la main de mon père;

le secret de ses premières amours : secret, ajoute Corneille, qu'elle ne lui eût jamais révélé sans cette occasion qui t'ij olliqe. Il n'v a donc pas de coquetterie dans cette conlideuce de Pauline. "(P.)

■ Ce malheureux visage... Cette expression est condaniirt>î comme burlesque. (V.)

^ Tirer la victoire des mains, expression impropre et uii peu basse aujourd'hui; peut-être ne l'élait-elle pas alors. (V.)

^ Le soi-t ne peut être employé pour la victoire ; mais le sens est si clair, qu'il ne peut y avoir d'équivoque. Tourner le sort n'est pas heureux. (V.)

4 Stratonice pourrait parler ainsi avant le mariage , mais non après. Ce vers est trop d'une soubrette. (V.)

^ Le fruit recueilli par nnc fille ne présente pas un sens clair ; et si par ce fruit Pauline entend la possession d'un amani, ce di.scours parait peu convenable à une nouvelle mariée. Racine a employé cette expression dans Phèdre :

Hélas! do crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit *.

Mais cela veut dire , je n'ai jamais goûté de douceur dans ma passion criminelle. (V.)

'' Parmi ce grand amour est un solécisme. Parmi demande toujours un pluriel, ou un nom collectif. (V.)

l.e.s vers de Raciue disent peut-être un peu trop : Pauline ne «lit que ce qu'elle doit dire; mais Corneille aurait pu l'exprimer plus bfiireusement. (P.l

POLYEUCTE, ACTE I, SCENE Ilf.

Toujours prête à le prendre ; el jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison : Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée; Je ne lui cachais point combien j'étais blessée ; ]\ous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs; Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs ; I^t malgré des soupirs si doux , si favorables , Mon père et mon devoir étaient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant , Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui , désespéré , s'en alla dans l'armée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée ' . IjC reste , tu le sais. Mon abord en ces lieux IMe fit voir Polyeucte , et je plus à ses yeux ; Et comme il est ici le chef de la noblesse, Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse , Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré ; 11 approuva sa flanune, et conclut l'hyménée; Et moi , comme à son lit je me vis destinée , Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination '. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte ^ Dont en ce triste jour tu me vois l'àme atteinte.

STRATONICE

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.

Mais quel songe, après tout , tient vos sens alarmés ?

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit ce malheureux Sévère , La vengeance à la main , l'œil ardent de colère : Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire Qui , retranchant sa vie , assurent sa mémoire; Il semblait triomphant , et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue , « Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due , « Ingrate , m'a-t-il dit; et , ce jour expiré ,

' La renommée ne convient point à trépas : ce mol ne regarde jamais que la personne, parce que retiommée vient di; nom : la renommée d'un guerrier; la gloire d'un trépas : mais la poésie permet ces licences. (V.)

^ Rien ne parait plus neuf, plus singulier, et d'une nuan(u^ pli's délicatp. Quoi qu'on en dise, ce sf'nlimcnt peut être Iresnaturel dans une femme sensible et honnête. Ceux (|ui oui dit qu'ils ne voudraient de Pauline ni pour femme ni pour maîtresse, ont dit un bon mol ((ui ne; dérobe rien .i la beauté extraordinaire du caractère de Pauline. Il serait à souhaiter ()ue ces vers fussent aussi délicats par l'expression qui; par le sentiment. --tj/ection, incHnalion, ne terminent pas un vers heureusement. (V. )

■* Il faut éviter ces /c après les verbes. Ju(j<:s-vn ne serait pas moins dur.

Fuyci des niiiuvais sons le concours odiciix. H..u.,.*u.

« Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. » A ces mots j'ai frémi , mon ame s'est troublée : Ensuite des chrétiens une impie assemblée , Pour avancer l'effet de ce discours fatal , A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère , J'ai vu mon père même, un poignard à la main , Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là , ma douleur trop forte a brouillé ces images; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages •. Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué , Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribue. Voilà quel est mon songe.

STRATONICE

Il est vrai qu'il est triste ' ;

' De tout point, Iirouillcr des images , sont des termes ban nis du tragique. Rayes ne se dit plus au pluriel ; je ne sais pour- (luoi, car il faisait un très-bel effet dans Malherbe et dans Corneille. Craignons d'appauvrir notre langue. Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de Saint- Aulaire, mort à l'Age de cent ans , (jue l'hôtel de Rambouillet avait condanmé ce songe d(! Pauline. On disait que , dans une pièce chréti('nn(;, ce songe est envoyé par Dieu même , et que , dans ce cas , Dieu , qui a en vue la conversion de Pauline , doit faire servir ce songe à celle même conversion; mais qu'au contraire il semble uni(|uemenl fait pour inspirer à Pauline de la haine contre les chrétiins; qu'elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, cl qu'elle devait voir tout le contraire.

.... Des chrétiens une impie assemblée, A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Ce qu'on pourrait encore reprocher peut-être à ce songe, c'est qu'il ne sert de rien dans la pièce ; ce n'est qu'un morceau de déclamation. 11 n'en est pas ainsi du songe d'Alhalie, envoyé exprès par le Dieu des Juifs ; il fait entrer Athalie dans le temph; pour lui faire rencontrer ce même enfant qui lui est apparu pendant la nuit , el pour amener l'enfant même, le \wnd et le dénoùment de la pièce; un pareil songe est à la fois sublime, vraiseniblalile, intéressant, et nécessaire : celui de Pauline esl à la vérité un peu hors d'œuvre, la pièce peut s'en passer. L'ouvrage serait sans doule m<'illeur s'il y avait le même arl (pu; dans Athalie ; mais si ce songe de Pauline est une moindre beauté, ce n'est point du tout un défaut cbo(]uanl; il y a d(! l'intérêt et du pathétique. On fait souvent des criti(iues judicieuses qui sub.sislcnt, mais l'ouvrage qu'elles attaiiuciit subsi.st(! aussi Je ne sais <|ui a dit (|ue <!e songe est envoyi^ par le di/iblc. (V.) — L'holel de Rambouillet avait évidemment tort. Ce n'est pas Dieu, c'est au contraire le diabb^ f(ui, dans l'intention d(! l'auteur, envoie ce songe à Pauline pour lui faire ban- les chreliens. C'est ce que Corneille fait dire; expressément à Néanjuc dans la première scène de; ce premier acte, ou il esl question du même songe. Voltaire aurait du se rappeler ces vers :

Et ce songe , rempli de noires visions , N'est pas le coup d'essai de ses illusions.

Le diable veut exciter Pauline à s'oppo.ser au baptême de Polycucle ; supposition (pii n'a rien ((ue de naturel dans une Ir.igédic chrétienne, quelque absurde (lu'elle puisse paraître à la raison. (P.)

2 c<îtte naïveté fait toujours rire le parterre ; je n'en ai jamais trop connu la raison : on pouvait s'exprimer avec un tour plus

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