FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE
FÉLIX
Ma fille, que ton songe En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge! Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!
PAULINE
Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher ?
FÉLIX
Sévère n'est point mort.
PAULINE
Quel mal nous fait sa vie '?
11 est le favori de l'empereur Décie.
PAULINE
Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, L'espoir d'un si haut rang lui devenait permis ;
nol)le; mais la simplicité nVst-elIe pas ponniso clans une conlidcnte? ses expressions ici ne sont point conii(iues. A l'égard du songe, s'il n'a pas l'extrême mérite de celui d'Athalie, qui fait le nœud de la pièce, il aie mérite de celui de Camille, il prépare. (V.)
• La vision est bannie du genre noble , et de soi l'est de tous les genres. (V.)
» Sévère n'est point mort... Ce mot seul fait un beau coup de tliéàtre. Et combien la réponse de Pauline est intéressante ! Que le lecteur me pardonne de reinanjuer ((ueiciuefois ces beautés, qnil sent assez , sans qu'on les lui indique. (V.)
Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice ', Se résout quelquefois à leur faire justice.
FÉLIX
Il vient ici lui-même.
PAULINE
Il vient!
FELIX
Tu le vas voir.
PAULINE
C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir'?
Albin l'a rencontré dans la proche campagne ; Un gros de courtisans en foule l'accompagne ^ , Et montre assez quel est son rang et son crédit : Mais , Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.
ALBIN
Vous savez quelle fut cette grande journée Que sa perte pour nous rendit si fortunée.
' Il n'y a que ce mot mal propice qui gâte cette belle et naturelle réflexion de Pauline. Mal détruit i^ro/j^e ; il faut peu propice. (V.)
* 11 n'est pas naturel qu'un gouverneur d'Arménie ne saclie pas de si grands événements arrivés dans la Perse , qui touche à l'Arménie, et qu'il ne les apprenne que par l'arrivée de Sévère : il ne parait pas convenable qu'il ne soit Instruit que par un subalterne à qui les gens de Sévère ont parlé. Il est encore assez extraordinaire que Sévère, devenu tout d'un coup favori sans que le gouverneur d'Arménie en ait rien su, quitte la cour et l'armée pour aller faire sans raison un sacrilice qu'il pouvait mieux faire sur les lieux. Qu'eût-on dit de Turennes'il eut quitté l'Alsace pour aller faire chanter un Te Deiim en Champagne? Mais Sévère vient pour épouser Pauline. L'Arménie e.st frontière de Perse; il a du savoir que Pauline était mariée; il a dû s'informer d'elle tous les jours ; Félix n'a point marié sa lille sans en avertir l'empereur. Il fallait inventer une fable qui fût plus vraisemblable : toutefois le défaut de vraiseml)lance laisse souvent subsister l'intérêt. Le spectateur est entraîné par les objets présents, et on pardonne presque toujours ce qui amène de grandes beautés. ( V. ) — En avouant que le spectateur pardonne presque toujours ce qui amène de grandes beautés, Voltaire n'eùt-il pas dû se dispenser de toutes les objections qu'il accumule ici contre de prétendues invraisemblances dont il serait facile de justilier Corneille? Peut-il supposer, par exemple , q-ie Sévère , qu'on a cru mort , et qui n'est en effet échappé à la mort que par une espèce de miracle , ait été bien à portée , lorsqu'il était mourant dans la tente du roi de Perse, de s'informer tous les jours de la situation de Pauline? A qui d'ailleurs en eût-il demandé des nouvelles? A peine rétabli, un nouveau combat l'expose à de nouveaux dangers; et s'il retourne en Arménie après ce combat, c'est par un ordre exprès de l'empereur. Voltaire a donc voulu plaisanter lorsqu'il compare ce retour de Sévère en Arménie à la ridicile démarche que Turenne aurait faite, si, de son propre mouvement, et sans ordre , il eût quitté l'Alsace pour aller faire chanter un Te Deum en Champagne. (P.)
3 Ce vers convient moins à un gouverneur de province qu'à un homme du commun , que cette foule de suivants éblouit. Le récit de toutes ces aventures arrivées dans le voisinage de Félix fait trop voir que Félix devait en être instruit. Cette cure secrète de Sévère est un mauvais arlihce, qui n'empêche pas que la cure ne soit publique : l'auteur, eu voulant ménager une surprise, a oublie loute la vraisemblance. (V.)
POLYEllCTE, ACTE I, SCÈNE IV.
Oi; lenipereur captif, par sa main dégagé,
Rassura son parti déjà découragé,
Tandis que sa vertu succomba sous le nombre ;
Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre'.
Après qu'entre les morts on ne put le trouver :
Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever ^
Témoin de ses hauts faits et de son grand courage ,
Ce monarque en voulut connaître le visage ;
On le mit dans sa tente , où , tout percé de coups ,
Tout mort qu'il paraissait , il fit mille jaloux ;
Là . bientvît il montra quelque signe de vie :
Ce prince généreux en eut l'âme ravie ,
Et sa joie, en dépit de son dernier malheur,
Du bras qui le causait honora la valeur ;
11 en fit prendre soin , la cure en fut secrète ^ ;
Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite ,
Il offrit dignités , alliance , trésors ,
Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.
Après avoir comblé ses refus de louange ,
Il envoie à Décie en proposer l'échange ;
Et soudain l'empereur, transporté de plaisir,
Offre au Perse son frère , et cent chefs à choisir.
Ainsi revint au camp le valeureux Sévère
De sa haute vertu recevoir le salaire ;
La faveur de Décie en fut le digne prix.
De nouveau l'on combat , et nous sommes surpris.
Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire :
Lui seul rétablit l'ordre , et gagne la victoire ,
Mais si belle , et si pleine , et par tant de beaux faits ,
Qu'on nous offre tribut , et nous faisons la paix.
L'empereur, qui lui montre une amour infinie ,
Après ce grand succès l'envoie en Arménie 4;
Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux ,
Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.
O ciel ! en quel état ma fortune est réduite !
ALBIN
Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite , Et j'ai couru , seigneur, pour vous y disposer *.
FÉLIX
Ah ! sans doute, ma fille , il vient pour l'épouser '^ :
» Il faudrait, qu'on rendit. (V.)
» Ces vers sont trop négligés; la syntaxe y est violée. Le roi fie Perse l'avait fait enlever; qu'on ne put le trouver : c'est un solécisme; ce que ne se rapporte à rien. Ce récit d'ailleurs est trop dans la forme d'une relation ; c'est dans ces détails (ju'il faut déployer les richesses et les ressources de la langue. ( V. )
3 Pourquoi la cure en fut-elle secrète? cela n'est point du tout vraisemblable ; on ne fait point guérir secrètement un guerri<'r dont on honore la valeur publiquement. (V.)
•* Il n'est point du tout naturel que l'empereur envoie son libérateur et son favori en Arménie porter une nouvelle. (V.)
* Ce disposer ne se rapporte à rien; il veut dire, pour vous disposera le reeevoir. (V.)
" Cette idée de Félix , que Sévère vient pour épouser sa tille, condamue encore sonignoraucc. Sévère ne devait il pas lui ex-
L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose , C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.
PAULINE
Cela pourrait bien être ; il m'aimait chèrement.
Que ne permettra-t-il à son ressentiment ? Et jusques à quel point ne porte sa vengeance Une juste colère avec tant de puissance ? Il nous perdra , ma fille.
PAULINE
Il est trop généreux.
FÉLIX
Tu veux flatter en vain un père malheureux ;
Il nous perdra , ma fille. Ah ! regret qui me tue
De n'avoir pas aimé la vertu toute nue!
Ah , Pauline! en effet , tu m'as trop obéi ;
Ton courage était bon , ton devoir l'a trahi • :
Que ta rébellion m'eût été favorable !
Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable !
Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui
Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui ;
Ménage en ma faveur l'amour qui le possède ,
Et d'où provient mon mal fais sortir le remède '.
PAULINE
Moi ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur, Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur ! Alon père , je suis femme , et je sais ma faiblesse ; Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse , Et poussera sans doute, en dépit de ma fol , Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.
Rassure un peu ton âme.
pédier un exprès de la frontière , lui écrire , l'instruire de tout , et lui demander Pauline*? N'élait-il pas inliniment raisonnable que Félix dit à sa tille : Sévère n'est point mort, il arrive, il m'écrit, il vous demande pour épouse P en ce cas, Pauline ne lui aurait pas répondu par ce vers comique: Cela pourrait bien être. Mais ici elle doit répondre : Cela ne doit pas être ; il fait trop peu de cas de vous , il ne vous écrit point ; vous ne savez sa victoire que par ses valets ; s'il voulait m'epouser, il ne vous traiterait pas avec tant de mépris. (V.)
' On dit bien dans le style familier, tu as bon courage; mais non pas ton courage est bon. L'auteur veut dire, tu pensais mieux que moi... le ciel l'inspirait... ton cœur ne se trompait pas. (V.)
' Félix n'annonce-t-il pas parce vers le caractère le plus bas et le plus lâche? ces expressions bourgeoises, /«/s sortir le rcmide, ne portent-elles pas dans l'espril l'idée (|ue sa lille doit faire des caresses à Sévère pour l'apaiser? devait-il craindre qu'un courlisan poli d'un empereur juste vint persécuter le père et la fille parce qu'il n'a pas épousé Paulint;? ne serait ci! pas en partie la raison pour la(|U('lle l'hôtel de Randiouillet et le cardinal de lliehelieu refusèrent leur suffrage à /'o/i/t/R/t,'.'' (V- )
• Non, ai Sévi^ro, comme c'est en effet son dessoin, et romm;» il le dit au second acte à son confldent, veut auparavant voir raullnr , et s'asBurcr s'il en est (oujuurs uimiï. ( l" )
rOLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE I.
PAULINE
Il est toujours aimable, et je suis toujours femme ' ; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu , Je n'ose m'assurer de toute ma vertu *. Je ne le verrai point.
Ufautle voir, ma fille, Ou tu trahis ton père et toute ta famille ^.
PAULINE
C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez ; Mais voyez les périls où vous me hasardez.
FÉLIX
Ta vertu m'est connue.
PAULINE
Elle vaincra sans doute ; Ce n'est pas le succès que mon âme redoute : Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens ; Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-même , Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
FÉLIX
Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir 4;
Rappelle cependant tes forces étonnées ^ ,
Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées
PAULINE
Oui , je vais de nouveau dompter mes sentiments , Pour servir de victime à vos commandements.
' Ce combat de Pauline, qui dit deux fois qu'elle est femme , et de Félix, qui, malgré ce danger, veut al)solument que Pauline voie son ancien amant, n'aurait-il pas quelque cliose de comique plus que de tragique? Je suis toujours femme est une expression bourgeoise. (V.)
* Cela contredit ce bel hémistiche , elle vaincra sans doute. 11 n'est point du tout convenable qu'une femme dise,^V7(e réponds pas de ma vertu ; mais qu'elle le dise après quinze jours de mariage, cela parait bien peu décent. (V.) — Pauline ne se fait pas l'injure de douter de sa vertu. Qu'on lise la scène avec attention , et on sentira combien cette critique est peu fondée. Pauline craint les combats auxquels elle va s'exposer; et cette crainte, dans une femme honnête, est un sentiment respectable. Elle dit, il est vrai, qu'elle n'ose s'assurer de toute sa vertu : mais cette défiance modeste qu'elle a d'elle-même ne suppose pas une crainte honteuse. Voyez avec quelle noble fermeté elle ajoute ensuite :
Ce n'est pas le siiccrs que mon àme redoute.
Ce qu'elle craint ( et elle en fait l'aveu à son père ) , c'est ce dur combat et ces troubles puissants que la femme la plus vertueuse éprouve lor.scpi'il s'agit de combattre un ennemi (|ui lui est cher, ci de s'armer, en quelque sorte, contre elle-même. (P.)
^ Malheureuse preuve de l'esclavage de la rime: toute la famille pour rimer à./(//t'; toute la;)ror/«ce pour rimer à prince. On ne tombe plus guère aujourd'hui dans ces fautes, mais la rime gène toujours , et met souvent de la langueur dans le style. (V.)
^ On va au-devant de quelqu'un, mais non au-devant des
murs; on va le recevoir hors des murs, au delà des murs. (V.)
'' On n'a jamais dit 1rs fnrri-s d'une femme rn pareil cas. (V )