‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 565 sur 1093 · POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE I

Janinis à ses désirs mon cœur ne fut rebelle ; Et si mon mauvais sort avait changé le sien , Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien.

FABIAN

Vous la verrez , c'est tout ce que je vous puis dire.

SÉVÈRE

D'où vient que tu frémis , et que ton cœur soupire ? I\e m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.

FABIAN

M'en croirez-vous , seigneur? ne la revoyez point; Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses : Vous trouverez à Rome assez d'autres maîtresses ' ; Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur, I-es plus grands y tiendront votre amour à bonheur.

SÉVÈRE

Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale ! Que je tienne Pauline à mon sort inégale! Elle en a mieux usé , je la dois imiter ; Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. Voyons-la, Fabian , ton discours m'importune; Allons mettre h. ses pieds cette haute fortune : Je l'ai dans les combats trouvée heureusement , En cherchant une mort digne de son amant; Ainsi ce rang est sien , cette faveur est sienne ' , Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.

' Cela est-il de la dignité de la tragédie? Corneille retourne ici ce vers du vieil Horace :

Vous ne perdez qu'un homme

Dont la perte est aisée à réparer dans Rome;

et cet autre de don Diègue : Il est tant de maîtresses! Mais porter l'honneur de ses caresses en lieu plus haut est intolérable. (V.)

* Comment ce rang peut-il être sien , c'est-à-dire appartenir à Pauline? c'est, dit-il, parce (ju'il a voulu mourir quand on n'a pas voulu de lui. Est-ce ainsi que Didon parle dans Virgile? Un homme passionné épuise-t-il ainsi son esprit à chercher de si fausses raisons? Les Italiens, à qui on reproche les cuncctti, en ont-ils de plus condamnables? Rang sien, faveur sienne , expressions de comédie. "Voyez avec quelle noble élégance Titus , dans Racine , dit qu'il doit tout à Bérénice.

Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur Pour plaire à ce qu'il aime et gagner son vainqueur? .le prodiguai mon sang; tout fit place à mes armes : Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux : J'entrepris le bouheiir de mille malheureux. On vit de toutes parts mes bontés se répandre ; Heureux et plus heureux que tu ne peux comprendre, (^uand je pouvais paraître à .ses yeux satisfaits (Jhargé de mille ca-urs conquis par mes bienfaits 1 Je lui dois tout, Paulin

Cette élégance est absolument nécessaire pour constiluer un ouvrage parfait. Je ne prétends pas dépriser Corneille; mon commentaire n'est ni un panégyrique, ni une censure, mais un examen impartial. La perfection de l'art est mon seul obji-l. (V.) — Un commentaire n'esi pas un panégyrique, mais il ne doit jamais être une satire. (P.)

FABIAN

Non , mais encore un coup ne la revoyez point.

SÉVÈRE

Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point; As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée • ?

FABIAN

Je tremble à vous le dire; elle est....

SÉVÈRE

Quoi?

FABIAN

IMariéc >,

SEVERE

Soutiens-moi , Fabian ; ce coup de foudre est grand , Et frappe d'autant plus, que plus il me surprend \

FABIAN

Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage ?

SÉVÈRE

La constance est ici d'un difficile usage ; De pareils déplaisirs accablent un grand cœur; La vertu la plus mâle en perd toute vigueur; Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises , La mort les trouble moins que de telles surprises 4. .le ne suis plus à moi quand j'entends ce discours. Pauline est mariée!

FABIAN

Oui , depuis quinze jours ^ ;

» Ce petit artifice de ne pas apprendre tout d'un coup h Sévère que Pauline est mariée, est p«'ut-étre un ressort indigne de la tragédie : on voit trop que l'auteur prend ses avantages pour ménager une surprise; et encore la surprise n'est pas naturelle : car il n'est pas possible qu'on Ignore un moment, dans la maison de Félix, le mariage de sa lille; il a dû le savoir en mettant le pied dans l'Arménie. ( V.)

* Comment s'exprimerait-on autrement dans la comédie? Quelle idée peut avoir Sévère en disant g«oi/' que peut-il soupçonner? il sait que Pauline est vivante , qu'elle est honorée. Ce quoi n'est là que pour faire dire à Fal)ian , mariée, et Sévère devait le savoir tout aussi bien que Fabian. Remarquez toutefois que, malgré tous ces défauts contre la vraisemblance, il règne dans cette scène un très-grand intérêt : et c'est là ce qui fait le succès des tragédies. Ce mouvement d'intérêt diminuerait beaucoup si les spectateurs étaient tous des censeurs éclairés; mais le public est composé d'hommes qui se laissent entraîner au sentiment. (V.)

3 Ce coup do foudre est d'un héros de roman. Quand l'expression est trop forte pour la situation, elle devieid coml(|iie. Kt comment un coup de {ovn\rcfrappe-t-il d'autant plus qu'il surprend? il faut que la metaphon; soit juste. (V.)

4 Ces quatre vers refroidissent. C'est l'auteur qui parle, et non pas le personnage. On ne débile pas des lieux communs quand on est profondément aflligé. Corneille tombe trop souvent dau.s ce défaut. ( V.)

5 Quoi ! elle est mariée depuis quinze jours , et Sévère n'en a rien su en venant en Arménie ! Plus j'y réfléchis , plus cela mo parait absurde; et cependant on se sent remué, attendri à la représentation : grande preuve qu'il ne s'agit pas au théâtre d'avoir raison, mais d'émouvoir. (V.) —C'est un des moyens que Voltaire a le moins négligé d;ms ses meilleurs ouvrages; mais au mérite d'émouvoir. Racine savait allier la sagesse du composition, et Voltaire s'en est quelquefois dispensé. (P.)

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