‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 567 sur 1093 · SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN · texte numérisé non relu

SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN

PAULINE

Oui , je l'aime. Sévère, et n'en fais point d'excuse; Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse , Pauline a l'âme noble , et parle à cœur ouvert ^.

Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd ^ ; Si le ciel en mon choix eilt mis mon hyménée, A vos seules vertus je me serais donnée ,

' L'un par l'autre ne se rapporte à rien : on devine seulement qu'il eût gagné Félix par Pauline. Il faut éviter en poésie ces termes, celui-ci, celui-là, l'un, l'autre, le premier, le second, tous termes de discussion , tous d'une prose rampanle , qui ne peuvent être employés qu'avec une extrême circonspection. (Y.)

2 Un général d'armée qui vient en Arménie soupirer cl mourir, en rondeau, parait très-ridicule aux gens sensés de l'Furope. Celte iniilation des héros de la chevalerie infectail déjà noire théâtre dans sa naissance; c'est ce que Boikau appelle mourir par métaphore : l'écuyer Fabian , qui parle des vrais amants, est encore un écuyer de roman. Tout cela e-st vrai; et il n'est pas moins vrai que l'amour de Sévère intéresse, parce que tous ses sentiments sont nobles. On n'insiste pas ici sur la douceur infinie de l'hymen, sur ces expre.ssions : Éclaircismoi ce point; vous vous échapperez ; ne pousse qu'injure : et les premiers mouvements des vrais amants. Il esl peut-ôlre un peu étrange que Pauline ait parlé de ces premiers mouvemenls à l'écuyer Fabian; mais enfin tout cela n'ote rien à l'intérêt Ihéàlral. (V.)

^ Plus on a Tî'une noble , moins on le doit dire; l'art consiste à faire voir celte noblesse sans l'annoncer. Racine n'a jamais manqué à cette règle. Corneille fait toujours dire à ses héros qu'ils sont grands; ce serait les avilir, s'ils pouvaient l'êlre. L'opposé de la magnanimité est de se dire magnanime. Ce n'e^-l guère que dans un excès de passion , dans un moment où l'on craint d'être avili, qu'il est permis de parler ainsi de soi-même. (V.)

4 Ce qui vous perd, n'est pas tout à fait le mot propre. Une femmequi a manqué un mariage si avantageux, ne doit pasdire à un homme tel (jue Sévère : Fous êtes perdu, parce que vous n'êtes p.'Ls à moi. (V)

POL\TUCTE, ACTE II, SCÈiNE II.

Et toute la rigueur de votre premier sort C(mtre votre mérite eut fait un vain effort ; Je découvrais en vous d'assez illustres marques [ques ' : Pour vous préférer même aux plus heureux monar- Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois, De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix, Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne s Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï, J'en aurais soupiré, mais j'aurais ohéi, Et sur mes passions ma raison souveraine Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

SÉVÈRE

Que vous êtes heureuse ! et qu'un peu de soupirs ^ Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs ! Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue, Les plus grands changements vous trouvent résolue; De la plus forte ardeur vous portez vos esprits Jusqu'à l'indifférence, et peut-être au mépris; Et votre fermeté fait succéder sans peine La faveur au dédain, et l'amour à la haine.

Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu < Soulagerait les maux de ce cœur abattu! Un soupir, une larme à regret épandue M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue; Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli,

' Ces marques pour rimer à7non(7?'gKcs reviennent souvent , et ne doivent jamais paraître dans la poésie, à moins que ces vuirquL's ne signilient quelque chose. La plus grande de toutes les diflicultés est de faire tellement ses vers , que le lecteur n'aperçoive pas qu'on a été occupé de la rime. Dirait-on en prose : Le prince Eugène avait des marques qui l'égalaient aux monarques? (V.)

* Pauline , Romaine , parle peut-être trop de monarque et de couronne à un Romain ; il semble qu'elle parle à un Perse : elle vivait, à la vérité, sous un empereur; mais jamais empereur ne donna de royaume à un Romain. C'est un discours ordinaire que l'auteur met ici dans la bouche de Pauline ; mais c'est précisément à Pauline qu'il ne convenait pas. (V.)

3 On ne peut dire correctement, «h peu, de soupirs, un peu de larmes, un peu de sanglots, comme on dit, un peu d'eau, un peu de pain ; on dira bien , elle a versé peu de larmes , mais non pas un peu de larmes; elle a peu de douleur, peu d'amour, non un peu de douletir, un peu d' amour ; elle a peu de chagrin, et non un peu de chagrin , etc. Fait un aisé remède à , n'est pas français : on remédie à des maux , on les répare , on les adoucit, on en console. Remède n'est admis dans la poésie noble qu'avec une épithéte qui l'ennoblit :

D'an incurable araoar remèdes impuissants.

Voltaire se permet souvent des décisions trop tranchantes. Selon lui , le mot remède ne peut être admis dans la poésie noble qu'avec une épithéte qui l'ennoblisse : et lui-même l'a employé dans Rome sauvée, sans se croire obligé de l'ennoblir :

Dans ce péril pressant qui croît et nous obsAde,

Vous montrez tous nos maux : montrez-vous le remède 7 (P.)

4 On voit assez qu'wH peu de votre humeur tient du style comique. (V.)

Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli ; Et mon feu désormais se réglant sur le votre. Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre. 0 trop aimable objet, qui m'avez trop charmé. Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé.'

PAULINE

Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et si mon âme Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme. Dieux, que j'éviterais de rigoureux tourments !* Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments : Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise, ï:ile n'y règne pas, elle les tyrannise; Et quoique le dehors soit sans émotion , Le dedans n'est que trouble et que sédition ' : Unje ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ; Votre mérite est grand, si ma raison est forte : Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux, D'autant plus puissamment solliciter mes vœux Qu'il est environné de puissance et de gloire. Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire. Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu Le généreux espoir que j'en avais conçu. Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome» , Et qui me range ici dessous les lois d'un homme. Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranlé pas ; C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle, Que vous louiez alors en blasphémant contre elle^; " Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur. Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère* N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.

SÉVÈRE

Ah! madame, excusez une aveugle douleur Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :

' Le dehors et le dedans ne sont pas du slj'le noble. ( V.)

* On cherche à quoi se rapporte ce le, et on trouve que c'est à espoir : c'est donc le devoir qui a vaincu un espoir. Ce» phrases obscures , ces expressions impropres et forcées ne seraient paspardonnées aujourd'hui dans de bons ouvrages, c'està-dire dans des ouvrages dignes de la critique. On a substitué me h le ûnns quelques éditions. (V.) — Ce le ne se rapport»; point à espoir; il se rapporte à ce charme qui entraînait Pauline vers Sévère, à ce mérite qu'elle voit encore en lui , comme elle le voyait lorsqu'elle pouvait se flatter de l'obtenir pour époux. (P.)

-* Louiez, louer, blasphémer, termes qu'on eût du corriger; car louiez est désagréable à l'oreille : blasphémer n'est point convenable. Fous blasphémiez contre ma vertu; cela ne peut se dire ni en vers ni en prose : une femme doit faire sentir qu'elle est vertueuse , et ne jamais dire ma vertu. Voyez si Monime, dont Mithridate voulut faire sa concubine, et qui est attaquée par les deux enfants de ce prince , dit jamais ma vertu. (V.)

4 Un devoir ne peut être ni ferme ni faible : c'est le conur qui l'est. Mais le sens est st clair, que le sentiment ne peut être affaibli. (V.)

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