POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE III
Je nommais inconstance, et prenais pour un crime, De ce juste devoir refforl le plus sublime. De grâce, montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez ; Et cachant par pitié cette vertu si rare, Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, Faites voir des défauts qui puissent à leur tour ' Affaiblir ma douleur avecque mon amour.
PAULINE
Hélas! celte vertu, quoique enfin invincible JNe laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins^, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence ' Contre qui mon devoir a trop peu de défense! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma lionle ; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈRE
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !
PAULIISE,
Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈKE.
Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux !
PAULIAE.
C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
SÉVÈBE.
Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire.
PAULINE
Je veux guérir des miens ; ils souilleraient ma gloire.
SÉVÈRE
Ah ! puisque votre gloire en prononce l'arrêt , Il faut que ma douleur cède à son intérêt. Kst-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne? Elle me rend les soins que je dois à la mienne. Adieu : je vais chercher au milieu des combats Cette immortalité que donne un beau trépas , Et remplir dignement , par une mort pompeuse ,
' Des critiques sévères, mais justes , peuvent dire que cela est (l'une f^alanterie un peu comique. Madame, Jnitcs-moi voir itrs défauts, afin que je vous aime vioins. Ue plus, le seul défaut que Pauline montre serait trop d'amour pour Sévère; certainement il n'en aimerait pas moins sa maîtresse. La pensée est donc fausse , recherchée, alambiquée. (V.)
2 Ils en sont la .preuve. Sévère est témoin ; mais témoin peut signilier preuve. (V.)
^ D'une aimable présence est une expression d'idylle. Moiiiijie, en exprimant le même sentiment , dit :
Je verrais en secret mon .îme déchin'e licvoler vers le bien dont elle est séparée.
Plus une situation est délicate, plus l'expression doit l'être. (V.)
De mes premiers exploits l'attente avantageuse • , Si toutefois, après ce coup mortel du sort , J'ai de la vie assez pour chercher une mort».
Et moi, dont votre vue augmente le supplice , Je l'éviterai même en votre sacrifice ; Et, seule dans ma chambre enfermant mes regrets , Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.
SÉVÈRE
Puisse le juste ciel , content de ma ruine , Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline !
PAULINE
Puisse trouver Sévère, après tant de malheur. Une félicité digne de sa valeur !
SÉVÈRE
Il la trouvait en vous.
PAULINE
Je dépendais d'un père^.
SÉVÈRE
O devoir qui me perd et qui me désespère ! Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.
PAULINE
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant ^.