‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 580 sur 1093 · FÉLIX, ALBIN · texte numérisé non relu

FÉLIX, ALBIN

FÉLIX

Albin , comme est-il mort » .'

En brutal % en impie, En bravant les tourments , en dédaignant la vie. Sans regret , sans murmure , et sans étonnemcnt , Dans l'obslination et l'endurcissement , Comme un chrétien enfin , le blasphème à la bouche.

FÉLIX

Et l'autre?

ALBIN

Je l'ai dit déjà , rien ne le touche , Loin d'en être abattu , son cœur en est plus haut ; On l'a violenté pour quitter l'échafaud : il est dans la prison où je l'ai vu conduire ; Mais vous clés bien loin encor de le réduire.

FÉLIX

Que je suis malheureux !

ALBIN

Tout le monde vous plaint.

FÉLIX-

On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint ;

De pensers sur pensers mon âme est agitée.

De soucis sur soucis elle est inquiétée ^ ;

Je sens l'amour, la haine , et la crainte, et l'espoir,

La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir ^ ;

J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables ;

J'en ai de violents , j'en ai de pitoyables ;

' Il faut comment. (V.)

' Mauvaise expression. (V.)

3 11 n'y a pas là d'élégance , mais il y a de la vivacité de senliinent. (V.)

4 La joie : ce mot ne découvrc-t-il pas trop la bassesse de l élix? Quel moment pom sentir de la ioie ! ( V, )

rOLYEUCTE, ACTE III, SCÈNE V.

J'on ai de généreux qui n'oseraient agir :

J'en ai inénie de bas , et qui me font rougir.

,l 'aime ce malheureux que j'ai clioisi pour gendre ,

Je liais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;

Je déplore sa perte, et, le voulant sauver,

J'ai la gloire des dieux ensemble à conserver ;

Je redoute leur foudre et celui de Décie ;

il y va de ma charge , il y va de ma vie.

Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas ,

Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.

ALBIN

IJécie excusera l'amitié d'un beau-père;

Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.

FÉLIX

A punir les chrétiens son ordre est rigoureux • ; Et plus l'exemple est grand , plus il est dangereux : On ne distingue point quand l'offense est publique; Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on , par quelle loi , Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ?

ALBIN

Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne , l^x'rivez à Décie afin qu'il en ordonne.

FÉLIX

Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi :

Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.

Si j'avais différé de punir un tel crime,

Quoiqu'il soit généreux , quoiqu'il soit magnanime ,

11 est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ;

Et de tant de mépris son esprit indigné ,

Que met au désespoir cet hymen de Pauline ,

Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine '.

Pour venger un affront tout semble être permis ,

Et les occasions tentent les plus remis.

Peut-être (et ce soupçon n'est pas sans apparence)

Il rallume en son cœur déjà quelque espérance;

Et , croyant bientôt voir Polyeucte puni ,

Il rappelle un amour à grand'peine banni ,

Juge si sa colère , en ce cas implacable ,

ftle ferait innocent de sauver un coupable,

Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés

Une seconde fois ses desseins avortés.

Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche.' Je rétouffe, il renaît; il me flatte , et me fâche : L'ambition toujours me le vient présenter. Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille ; Mais si , par son trépas , l'autre épousait ma fille ,

' Un ordre à punir est un solécisme. (V.)

* Cette crainte n'est-clle pas aussi frivole que celle oCi était Pauline que son mari et son amanl ne se querellassent au lenij)le? Personne ne craint pour Félix; il n'a rien à redouter en demandant l'ordre de l'empereur ; il affecte uue terreur qui parait peu naturelle. { V.)

J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis ' Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie : Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie , Qu'à (les penscrs si bas je puisse consentir. Que jusque-là ma gloire ose se démentir !

ALBIN

Votre cœur est trop bon , et votre âme trop haute. Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?

FÉLIX

Je vais dans la prison faire tout mon effort A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; Et nous verrons après ce que pourra Pauline.

ALBIN

Que ferez-vous enfin si toujours il s'obstine?

FÉLIX

Ne me presse point tant ; dans un tel déplaisir Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.

Je dois vous avertir, en serviteur fidèle, Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle * , Et ne peut voir passer par la rigueur des lois Sa dernière espérance et le sang de ses rois. Je tiens sa prison même assez mal assurée; J'ai laissé tout autour une troupe éplorée; Je crains qu'on ne la force.

FÉLIX

11 faut donc l'en tirer.

Et l'amener ici pour nous en assurer.

ALBIN

Tirez-l'en donc vous-même , et d'un espoir de grâce

' Voici le senlimenl le plus l>as qu'on puissejamais développer; mais il est ménagé avec art. Ces expressions, si l'uii/ra épousait ma Jillc , fitcqurrrais par là, cent fuis plus haut, sont aussi basses (|ue le sentiment tW Félix. Cependant j'ai toujours remarqué (|u'on n'écoutait pas sans plaisir l'aveu de ces sentiments, tout condamnables qu'ils sont :on aimait en secret ce développemen.l honteux du cœur humain; on sentait qu'il n'est que trop vrai que .souvent les hommes sacrilient tout a leur propre intérêt. Enfin Félix dit au moins qu'il déteste ces pensers si lâches; on lui pardonne un peu : mais pardonne t on ;i Albin, qui lui dit (ju'il a l'dmc trop lututc? C'est ici le lieu d'examiner si on peut mettre sur la scène tragique des caractères bas et lâches. Le public en {{énéral ne les aime pas : le parterre murmure quand Narcisse dit dans liritaniiirus, et pour nous rendre heureux perdons Us misérables. On n'aime point l(- prêtre Mathan qui veut à force d'attentats perdre tous ses remords. Cependant , ijuisque ces caractères sont dans la nature, il semble qu'il soit permis de les peindre; et l'art de les faire contraster avec les personnages héroïques peut quelquefois produire des beautés. (V.)

2 Rebeller ne se dit plus, et devrait se dire, puisciull vient de rebelle, rébellion. Mais comment cette ville païenne peut-elle se révolter en faveur d'un chréUen , après que l'on a dit que ce même peuple a été indigné de son sacrilège, et qu'il s'est enfui du temple si épouvanté, qu'il a craint d'être écra.sé par la fou dre? Il eut donc fallu expliquer comnient on a passé si lot de l'exécration pour l'actiou de Polyeucte à l'amour pour sa personne. (V.)

l'OLYEUCTË, ACTE IV, SCÈNE II.

Apaisez la fureur de celle populace.

faux.

Allons, et s'il persisle à demeurer chrélien , Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.

Page 1