‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 610 sur 1093 · POMPÉE, ACTE I, SCÈNE T · texte numérisé non relu

POMPÉE, ACTE I, SCÈNE T

Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort. Des quatre le premier vous serait trop funeste; Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.

Le chasser, c'e.st vous faire un puissant ennemi , Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi , Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre La suite d'une longue et difficile guerre ' , Dont peut-être tous deux également lassés Se vengeraient sur vous de tous les maux passés. Le livrer à César n'est que la même chose ' : Il lui pardonnera , s'il faut qu'il en dispose , Et s'armant à regret de générosité , D'une fausse clémence il fera vanité ; Heureux de l'asservir en lui donnant la vie. Et de plaire par là même à Rome asservie ! Cependant que , forcé d'épargner son rival , Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal ^.

Il faut le délivrer du péril et du crime, A ssurer sa puissance , et sauver son estime ^ , Et du parti contraire en ce grand chef détruit. Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit; C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre : Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre. Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux, Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux.

PTOIOMÉE.

N'examinons donc plus la justice des causes. Et cédons au torrent qui roule toutes choses *.

' n faut éviter autant qu'on peut ces hémistiches trop communs , vl sur mer et sur terre , qui ne sont que pour la rime , et qui font tout languir; laisser la suite d'une yuerre nVsl pas français. ( V.)

* Le livrer à César n'est que la même chose ;

expression trop familière et trop triviale : de plus, livrer Pompée à César n'est pas la même chose que le renvoyer. Il y a une différence immense entre laisser un homme en liljerté et le mettre dans les mains de son ennemi. (V.) ^ // vous voudra du mal est une expression de comédie. (V.)

4 Sauver son estime ne forme aucun sens. Veut-il dire que Plolémée conservera l'estime qu'on a pour César, ou l'estime que César a pour Ptolémée, ou l'estime que César fait de luimême? Dans les trois cas, sauver l'estime est trop impropre. J'évite d'être long, et je deviens obscur. (V.)

5 Des causes est un terme de harreau. Toutes choses est trop prosaïque , quoique dans les délihérations la poésie tragique ne doive point s'élever au-dessus de la prose soutenue ; et d'ailleurs toutes choses et In même chose dans une page'est d'un style trop négligé. On ne peut trop répéter qu'on est dans l'obligation de remarquer ces fautes, de peur que les jeunes gens , qui n'auraient pas la même excuse que Corneille , n'imitent des défauts qu'on devait lui pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourd'hui. (V.) —La poésie, sans cesser d'être naturelle, doit toujours s'élever au-dessus delà prose; ou, s'il est quelques exceptions à cette règle, elles doivent être trèsrares. Celte délibération elle-même le prouve; le stvle en est, en général , beaucoup plus élevé que celui de la prose la mieux soutenue; et dans la belle délibération ()ui ouvre la tragédie de Bnitus, Voltaire s'est bien gardé de suivre la règle qu'il établit par inadvertance ( P.)

Je passe au plus de voix , et de mon sentiment Je veux bien avoir part à ce grand changement.

Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'était être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté • Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté; Tranchonsl'uniqueespoir où tant d'orgueil se fonde, Et donnons un tyran à ces tyrans du monde. Secondons le destin qui les veut mettre aux fers , Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur.

Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.

Allez donc, Achillas, allez avec Septime Nous immortaliser par cet illustre crime '-. Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci. Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS

Seigneur, jecroistout juste alors qu'un roi l'ordonne.

PTOLOMÉE

Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne ; Et vous ressouvenez que je mets en vos mains Le destin de l'Egypte et celui des Romains.

' La superbe ne se dit plus dans la poésie noble ; il est aisé d'y substituer orgueil. On n'abat point la liberté, on la détruit; rien n'est beau sans le mot propre. Ces remanpies ne portent point sur l'essentiel de la pièce; mais il faut avertir de tout les lecteurs qui veulents'instruire, et ceuxqui nous font l'honneur d'apprendre notre langue. (V.) — La superbe nous parait, au contraire, un de ces mots que la poésie noble aurait à regretter. Il nous semble aussi qu'un poêle, obligé toujours de préférer l'expression la plus forte et la plus animée à une expression plus faible ou plus vague, ne balancera jamais sur le choix entre abattre ou détruire la liberté. Détruire peut être le mot propre de la prose ; abattre, qui fait image , doit être celui de la poésie. (P.)

^ Cette pensée est trop emphatique Plolémée pent-il dire qu'il s'immortalisera par un assassinat? Celle illusion qu'il se fait est-elle bien dans la nature? les raisons qu'il en apporte sont-elles de vraies raisons? les nations seront-elles moins esclaves pour être esclaves du maitre de Rome? S'exprimer ainsi c'est substituer une amplification de rhétorique à la solidité d'un conseil d'état. Quel est le souverain qui dirait: Allons nous immortaliser par un illustre crime? La tragédie doit être l'imitation embellie de la nature. Ces défauts dans le détail n'empêchent pas qu(! le fond de cette première scène ne soit une des plus belles expositions qu'on ail vues sur aucun théâtre. Les anciens n'ont rien qui en approche; elleestaugusie, intéressante, imporlanle; elle enlre tout d'un coup en action : les autres expositions ne font qu'instruire du sujet de la pièce, celle-ci en est le no'ud; plaee/.-ladans quelque acte que vous vouliez, elhj sera toujours atlaciiante : c'est la seule qui soit dans ce goût. ( V.)

POMPÉE, ACTK I, SCENE IIÎ.

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