CLÉOPATRE, CHARMION
CLÉOPATBE.
Je l'aime , mais l'éclat d'une si belle flamme , Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme*, Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur ^
' Inconstant est encore moins convenable. Le cœur inconstant n'exprime point du tout un homme embarrassé. { V.)
2 II faudrait faire effort pour conclure. C'est le contraire (le oe que Photin veut dire. Il ne faudrait point d'effort pour conclure la mort de Pompée : on aurait une raison de plus pour la conclure; il faudrait s'efforcer de la hâter. (V.)
3 En encore : on doit éviter ce bâillement , ces hiatus de syllabes, désagréables i\ l'oreille. Cet acte ne finit point avec la pompe et la noblesse qu'on attendait du commencement. (V.)
4 AHons donc les voir faire, et montons li la tour,
est du ton bourgeois , et l'acte a commencé dans un style emphatique. Il faut , autant qu'on le peut , linlr un acte par de beaux vers , qui fassent naitre l'impatience de voir l'acte suivant. (V.)
5 Ce sentiment de Cléopàtre est fort beau; mais on affaiblit toujours sou propre .sentiment quand on l'exprime par des maximes générales. (V.)
fi Les héromes de Corneille parlent toujours de leur vertu. ,V.J
('e qu'il doit au vaincu, bnUant pour K' v;iiiiqueur'. Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haute Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute; Et je le traiterais avec indignité Si j'aspirais à lui par une lâcheté ^.
CHABMION.
Quoi ! vous aimez César, et si vous étiez crue ,
f/Kgvpte pour Pompée armerait à sa vue,
Kn prendrait la défense, et, par un prompt secours,
Du destin de Pharsale arrêterait le cours ?
L amour certes sur vous a bien peu de puissance.
CLÉOPATBE.
Les princes ont cela de leur haute naissance ^;
Leur âme dans leur sang prend des impressions
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions ' ;
Ix-ur générosité soumet tout à leur gloire ^ :
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire '' ;
Et si le peuple y voit quelques dérèglements ,
C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments.
Ce malheur de Pompée achève la ruine.
Le roi l'eut secouru , mais Photin l'assassine :
Il croit cette âme basse, et se montre sans foi ;
:\Iais , s'il croyait la sienne, il agirait en roi 7.
CIIABMlOiV.
Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie...
Je lui garde une flamme exempte d'infamie. Un cœur digne de lui.
CHARMION
A'ous possédez le sien?
CLEOPATRE
Je crois le posséder.
' Il semble , par la construction , que le vaincu brûle pour le vainqueur. Toutes ces négligences sont pardonnables à Corneille, mais ne le seraient pas à d'autres; c'est pour celte raison que je les remarque soigneusement. (V.)
^ Je le traiterais avec indignité ne dit pas ce que Cléopàtre veut dire; son idée est qu'elle serait indigne de César, si elle ne pensait pas noblement. Traiter avec indignité signilie maltraiter, accabler d'opprobre. (V.)
^ Les princes ont cela gale la noblesse de cette idée. C'est ici le lieu de rapporter le sentiment du marquis de P'auvcnargues. Les héros de Corneille, dit-il, parlent toujours trop, et pour se faire connaître. Ceux de Racine se font connaître parce qu'ils parlent. Cette réflexion est très-juste. Les vaines maximes, les lieux communs, disent toujours peu de chose; et un mot qui échappe à propos , qui part du cœur, qui peint le caractère, en dit bien davantage. (V.)
4 Dessous leur vertu , cette expression n'est pas heureuse. (V.)
5 Ce vers a un sens trop vague , qui ôte à ce couplet sa précision, et lui dérobe par conséquent sa force. (V.)
'• Tout est illustre n'est pas le mot propre; c'est noble qu'il fallait. (V.)
7 Ce dernier vers est beau, et semble demander grâce pour les .Bulres ( V.)
POMPÉE, ACTE II, SCÈÎ^fE I.
CHARMIOX.
jMais le savez-vous bien ?
CLEOPATRE
Apprends qu'une princesse aimant sa renommée. Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée ', Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épri v i\''oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris '. Notre séjour à Rome enflamma son courage : Là j'eus de son amour le premier témoignage. Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers ^l'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers. Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit, et l'amour l'accompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux ^ Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux , Et de la même main dont il quitte l'épée Fumante encor du sang des amis de Pompée , Il trace des soupirs, et d'un style plaintit ^
' Il y avait d'abord :
Qaand elle avoue aimer, s'assore d'être aimée.
Voilà encore une maxime générale , qui a même le défaut de n'être pas vraie; car l'infante du Cid avoue qu'elle aime , et n'en est pas plus aimée. Hermione est dans la même silualion : il est vrai que si une princesse disait publiquement qu'elle aime et qu'elle n'est point aimée , elle pourrait être avilie : mais il n'est pas vrai qu'une princesse n'avoue à sa conlidente sa passion que quand elle est sure d'être aimée. En général , il faut s'interdire ce ton didactique dans une tragédie :on doit, le plus qu'on peut, mettre les maximes en sentiment. Ce qu'il y a de pis , c'est que l'amour de Cléopàtre est tres-froid , et contre les lois de la tragédie ; il n'inspire ni terreur, ni pitié : ce n'est précisément que de la galanterie, sans aucun intérêt; et celle galanterie est des plus indécentes : c'est un très-grand défaut. ( V.)
^ Soit épris est un solécisme; mais de beaux feux qui exposent à des hontes sont pis qu'un solécisme. (V.)
3 Lieux après peuples est inutile et languissant. Un bras qui dompte des lieux révolte l'esprit et l'oreille. ( V.)
4 César qui trace des soupirs d'un style plaintif n'est point César; et ce ridicule augmente encore par celui de l'expression : on ne parlerait pas autrement de Corjdon dans une églogue. Est-il possible qu'on ait dit que Corneille a banni la galanterie de ses pièces? il ne l'a trailée que trop : elle était alors la base ■de tous les ouvrages d'imagination. Horatius Codés chante à l'écho dans Clelie , et fait des anagrammes. Tout héros est galant. Remarquons que Dacier, dans ses notes sur l'.Jrt poc tique d'Horace , censura fortement la plupart de ces fautes oii Corneille tombe trop souvent. Il rapporte plusieurs vers dont il fait la critique. Le seul amour du bon goût le portait à cette juste sévérité dans un temps où il ne semblait pas encore permis de censurer un homme presque universellement applaudi. Boileau avait bien fait sentir que Corneille péchail souvent par le style , par l'obscurité des pensées , quelquefois par leur fausseté , par l'inégalité , par des termes bas et par des expressions ampoulées; mais il le disait avec ménagement : jusqu'à ce qu'enfin, dans son Art poétique, il alla jusqu'à dire :
Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille, Traiter de visigoths tous les vers de Corneille.
11 n'aurait jamais parlé ainsi de Racine, le seul qui eut toujours un style noble et pur. ( V.) — Ce n'est point dans son Art poétique, où ces vers n'eussent pas été convenables, mais dans la Satire à son Esprit, (|ue Boileau les a placés, f P.)