ÉGYPTIENS
PTOLOMÉE
Seigneur, montez au trône, et commandez ici.
CÉSAR
Connaissez-vous César, de lui parler ainsi ^ ?
' Cela est impropre ; on met des gardes , et oa donne des ordres. (V.) * Vers familier de comédie. La ravir avec une nouvelle! (V.) 3 Beaucoup de bons juges ont trouvé que César affecte ici un peu trop de rodomontade; que la véritable grandeur est plus simple; que les Romains ne regardaient point le trône comme une infamie; qu'ils avaient au contraire aboli chez eux le nom de roi , comme trop dangereux à Rome ; que les Romains n'avaient aucun mépris pour un roi d Egypte ; que César joue un peu sur le mot; que quand Plolémée lui dit, montez au trône, il veut dire seulement, soijcz ici le mailre, et non pas,/«<7esvous couronner roi d'Egypte; qu'eniiu César répond à un compliment très-raisonnable par des hauteurs qui sentent plus la vanité que la grandeur. Ces critiques peuvent être fondées ; mais peut-être est-il nécessaire d'enfler un peu la grandeur romaine sur le théâtre, comme on place des ligures colossales dans de vastes enceintes. Il est bien certain que quand Ptolémée dit à César, commandez ici, il ne lui dit pas, prenez le titre de roi d'Egypte, au lieu de celui lïimperulor, de consul, de
Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,
A moi qui tiens le trône égal à l'infamie ■ !
Certes , Rome à ce coup pourrait bien se vanter
D'avoir eu juste lieu de me persécuter;
Elle qui d'un inême œil les donne et les dédaigne ,
Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne,
Et ({ui verse en nos cœurs , avec l'âme et le sang ,
Et la haine du nom , et le mépris du rang.
C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre :
S'il en eût aimé l'offre , il eût su s'en défendre ^ ;
Et le trône et le roi se seraient ennoblis
A soutenir la main qui les a rétablis.
Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire :
Votre chute eût valu la plus haute victoire;
Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,
César eût pris plaisir à vous en relever.
Vous n'avez pu former une si noble envie.
Mais quel droit avicz-vous sur cette illustre vie ?
Que vous devait son sang pour y tremper vos mains ,
Vous qui devez respect au moindre des Romains ^?
Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale.-*
Et, par une victoire aux vaincus trop fatale,
Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,
La puissance absolue et de vie et de mort.^
Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée ,
La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,
Et que de mon bonheur vous ayez abusé
Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?
De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme
Ce camp oîi vous tranchez du souverain de Rome ,
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront ^
Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont ?
Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupide ,
Et que , s'il m'eût vaincu , votre esprit complaisant
triumvir : mais César veut humilier Ptolémée. Le spectal<'Uf est charmé de voir ce roi abaissé et confondu, et les reproches sur la mort de Pompée sont admirables. (V.)
' Jamais on n'a tenu le trône égal à V infamie : il n'y a Ici qu'un faux air de grandeur, et tout faux air est puéril. César tenait si peu le trône égal à l'infamie, qu'il voulut depuis élre reconnu roi. Les Romains craignaient chez eux la royauté; mais le trône ailleurs n'était point infâme. (V.)
2 Ce vers n'est pas trop intelligiljle ; le reste fait un très-bel effet. Ptolémée joue là un indigne rôle ; mais on aime à voir un roi abaissé devant César. Lorsque Corneille fait parler Ptolémée , les vers sont faibles ; César s'exprime fortement : tel était le génie de Corneille : le sublime de César passe jusque dans l'âme du lecteur. (V.) — Le sens de ce vers n'a rien d'obscur, à ce qu'il nous semble. Pompée, qui avait fait Plolémée roi, aurait pu être flatté de cette offre , qu'il eut regardée de la part de ce prince comme un sentiment de reconnaissance; mais il ne l'eût point acceptée : l'orgueil romain consistait à donner des couronnes, et à les mépriser. (P.)
3 Cela n'est pas vrai , puisque Plolémée avait des chevaliers romains à son service. (V.)
l Un coup qui fait affront sur un c/ic/ n'est pas élégant. (V)
Lui faisait de ma tête un semblable présent ' ? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages Où n)a fuite eut reçu toutes sortes d'outrages; Au vainqueur, non à moi , vous faites tout l'honneur : Si César en jouit , ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Que règle la fortune , et qui tourne avec elle ! Mais parlez , c'est trop être interdit et confus.
PTOLOMÉE
Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus ; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Étant né souverain, je vois ici mon maître : Ici , dis-je , oii ma cour tremble en me regardant , Où je n'ai point encore agi qu'en commandant ^ , Je vois une autre cour sous une autre puissance, Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris : Jugez si vos discours rassurent mes esprits ; Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble , Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon âme est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée , 11 me souvient pourtant que s'il fut notre appui, Nous vous dûmes dès lors autant et i)lus qu'à lui : Votre faveur pour nous éclata la première, Tout ce qu'il lit après fut à votre prière : il émut le sénat pour des rois outragés , Que sans cette prière il aurait négligés ; Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait pour nous , seigneur, sans vos finan- Par là de nos mutins le feu roi vint à bout ; [ces ^ ; Et pour en bien parler, nous vous devons le tout 4. Kous avons honoré votre ami, votre gendre, Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre ^ ;
' Cola est beau, parce que cela est vrai. Il n'y a là ni déclaûiation ni enflure. (V.) ^ Le point est de trop; c'est un solécisme. (V.)
3 Le mot de.jiiifi>tces n'est pas plus fait pour la tragédie que celui de caissier. (V.)
4 Expression trop faible, trop commune. Ne Unissez jamais un vers par ces mots, le tout; ils ne sont ni harmonieux, ni nobles. Le tout, est du style de bureau. (V.)
5 On ne peut trop remarquer avec quel soin pénible il faut éviter ce concours de syllabes dures , dont les auteurs ne s'aperçoivent pas dans la chaleur de la composition. Jusqu'à ce qu'à révolte l'oreille : se prendre à quelqu'un est du discours ramilier;ets'f« pre)(f/rf est queUiuefols fort noble : Kc/x/udcz du succès, ou je m'en prends à vous. Ue plus, se prendre ne signilie pas alta(|uer, comme Corn<'ille le prétend ici ; il signilie le contraire, clicrclicr un appui , un secours : en fombanl , il se prit il un arlirc, (|ui le fçaranlil ; dans le malheur, on se prend à tout, c'est-à-dire, on se fait une res.source de tout et" <|u'on trouve; dans le malheur, on s'en prend à tout , siguilie, on actuse tout, on se plaint de tout. (V)