POMPEE, ACTE 111, SCENE U
I Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux ' ,
Passer en tyrannie, et s'armer contre vous...
CliSAU.
Tout beau : que votre haine en son sang assouvie^ Waille point à sa gloire; il sufiit de sa vie. Wavancez rien ici que Rome ose nier; Et justifiez-vous , sans le calomnier.
PTOLOMÉE
Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées , Et dirai seulement qu'en vos guerres passées , Où vous fûtes forcé par tant d'indignités , Tous nos vœux ont été pour vos prospérités ; Que, comme il vous traitait en mortel adversaire, J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours''. Jusque dans les enfers chercherait du secours s ; Ou qu'enfin, s'il tombait dessous votre puiss;uu'e, Il nous fallait pour vous craindre votre clémonce ; Et que le sentiment d'un cœur trop généreux , Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.
J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, seigneur, servir malgré vous iiic*- Et sans attendre d'ordre en cette occasion, [me ; Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion*. Vous m'en désavouez , vous l'imputez à crime : Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver : Vous pouvez en jouir, et le désapprouver; Et plus j'ai fait pour vous, plus l'action est noire , Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce sacrifice , offert par mon devoir, Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.
CÉSAB.
Vous cherchez , Ptolomée , avecque trop de ruses '> De mauvaises couleurs et de froides excuses. Votre zèle était faux , si seul il redoutait Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait? : Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'otent tout le fruit de nos guerres civiles. Où l'honneur seul m'engage , et que pour terminer*
' Un pouvoir jaloux d'un succès! (V.) * On a déjà remanpié ailleurs que ce mot familier, tout beuu, ne doit jamais entrer dans la tragédie. (V.)
3 Et que, n'ayant point été précédé d'un autre que, est une faute de grammaire, mais de ces fautes qui cessent de l'iMro dans la poésie animée. (V.)
4 tes enfers sont ici d'un déclarnaleur, cl non pas d'un homme qui donne de boimes raisons. (V)
5 II veut dire, Mon zèle ardcînt a pris celle occasion; mais c'est une expression bien étrange , j'ai pris cette occasion pour assassiner Pompée. (V.)
•' Les comédiens disent, avec de faibles ruses, avecque élail trop dur. (V.) 7 yi pleins vœux nc se dit plus. (V.) ^ Où l'honneur seul m'engage , et qne pour, etc. ; cela u est
Je ne veux que celui dé vaincre et pardonner,
Où mes plus dangereux et plus grands eidversaires ,
Sitôt quils sont vaincus, ne sont plus que mesfrères;
Et mon ambition ne va qu a les forcer,
Ayant dompté leur haine , à vivre et m'embrasser.
O combien d'allégresse une si triste guerre Aurait-elle laissé dessus toute la terre. Si Rome avait pu voir marcher en même char. Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César! Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle. O crainte ridicule autant que criminelle! Vous craigniez ma clémence ! ah ! n'ayez plus ce soin ; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin '. Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice. Je m'apaiserais Rome avec votre supplice , Sans que ni vos respects , ni votre repentir, M votre dignité , vous pussent garantir ; Votre trône lui-même en serait le théâtre : Mais, voulant épargner le sang de Cléopâtre, .l'impute à vos flatteurs toute la trahison, Et je veux voir comment vous m'en ferez raison ; Suivant les sentiments dont vous serez capable Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels ; Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels ; Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes ; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez y donner ordre , et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.
CÉSAR., AMOmE, LÉPIDE.
CÉSAB.
Antoine , avez-vous vu cette reine adorable?
ANTOINE
Oui , seigneur, je l'ai vue : elle est incomparable ' ; Le ciel n'a point encor, par de si doux accords , Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps ^
pas français; il fallait guerres où l'honneur m'engage, où je ne veux que vaincre et pardonner, où mes plus grands ennemis, etc. (V.)
• Souhaitez-la plutôt est sublime; et quoique les vers suivants étendent peut-être un peu trop cette pensée , ils ne la déparent pas; tant on aime à voir le crime puni, et un roi confondu par un Romain. (V.)
» Après ce discours noble et vigoureux de César, le lecteur est indigné de voir Antoine faire le personnage d'entremetteur, et de lui entendre dire que cette reine adorable est incomparable, que son corps est si beau, qu'il la voudrait aimer. Ce n'est pas là César, ce n'est pas là Antoine ; c'est un amoureux de coméd ie qui parle à un valet. On a substitué à ce demi-vers , je l'ai vue, 6 César.' cet autre, oui, seigneur, je l'ai vue. L'incomparable exigeait plutôt une correction. (V.)
3 Par de si doux accords, hémistiche d'églogue, qui , joint aux grâces d'un beau corps, rend tout ce morceau indigne de la tragédie (V ) - Le lecteur n'est pas ludigoé. S'il est ins-